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Full text of "Les femmes au Congo"

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C3<Sx    CH-    CASTELLANI 

1838  ; 


Les 


Femmes  au  Gonffo 


66    ILLUSTRATIONS 

D'après  les  Dessins  et  les  Photographies  de  l'Auteur. 


PARIS 

WEST  FLAMMARION,  ÉDITEUR,  20,  HUE  RACINE,  PRÈS  L'ODÉOX 


LES 


FEMMES   AU   CONGO 


A   LA  MÊME   LIBRAIRIE 

DU   MÊME  AUTEUR 

VERS  LE  NIL  FRANÇAIS 

AYEG  LA  MISSION  MARCHAND 

UN   VOLUME   IN-S° 

ILLUSTRÉ  DE 

150  reproductions 

D'après  les  photographies  et  les  dessins  de  l'auteur 

PRIX  10   FR. 


En  belle  reliure  d'amateur,  spéciale.  Prix  :     15  fr. 


58225.  —  Imprimerie  Lahure,  rue  de  Fleurus,  9,  à  Paris 


LES 


FEMMES  AU  CONGO 


CH.    CASTELLANI 


PARIS 

ERNEST    FLAMMARION,    ÉDITEUR 

26,    RUE     RACINE,    PRÈS     L'ODÉON 

Tous  droits  réservés. 


AU 

CAPITAINE    BARATIER 

mon  Élève  et  mon  Ami 

Son  Compagnon  du  Quilou 

Le  Peintre  CASTELLANI. 


AVANT-PROPOS 


Ce  livre,  que  j'ai  écrit  avec  les  documents 
les  plus  sérieux,  documents  vécus  et  pris  sur 
le  vif,  n'a  rien  à  voir  avec  un  roman.  C'est 
pour  ainsi  dire  le  complément  du  volume 
intitulé  :  Vers  le  Nil  français ,  avec  la 
Mission  Marchand.  Cette  première  œuvre, 
devant  être  présentée  non  seulement  au  pu- 
blic, mais  à  la  jeunesse  des  lycées,  avait  été 
soigneusement  revisée  par  MM.  les  Editeurs 
qui,  ne  voulant  pas  choquer  l'innocence  ou 
la  pruderie  de  leur  clientèle,  avaient  scrupu- 
leusement écarté  tout  ce  qui  touchait  a  Vêlé- 


II  AVANT-PROPOS 

ment  féminin  et  aux  mœurs  tout  à  fait  pri- 
mitives des  peuples  que  j'ai  visités. 

Je  pense  qu'on  me  saura  gré  de  la  recon- 
stitution d'une  partie  essentiellement  inté- 
ressante de  mon  voyage,  Yhistoire  de  la 
femme  au  centre  africain. 

C'est  dans  cette  vue  que  j'ai  rassemblé  les 
faits  et  anecdotes  qui  pourront  y  servir. 

Ces  faits  se  rencontreront  parfois  plutôt 
sans  voiles  et  par  conséquent  délicats  à 
traiter;  mais  j'aurai  soin,  en  effleurant  les 
sujets  un  peu  scabreux,  de  sauvegarder  la 
décence  du  style  et  la  dignité  de  l'expres- 
sion. 

Ceci  établi,  commençons  notre  récit  et 
tâchons  d'être  philosophe  en  même  temps 
que  voyageur,  c'est-à-dire  montrons  des 
études  et  des  peintures  destinées  à  instruire 
plutôt  qu'à  émouvoir. 


LES 

FEMMES  AU  CONGO 

CHAPITRE  PREMIER 


Le  mot  de  Samba.  —  Les  mulâtresses.  —  Les  méfaits  de 
nos  Sénégalais  et  le  palabre.  —  La  légende  du  gorille. 
—  Le  chef  aveugle. 


Combien  de  fois,  depuis  mon  retour  du  Congo, 
ne  m'a-t-on  pas  posé  cette  question  :  «  Et  les 
femmes?  »  question  le  plus  souvent  accompa- 
gnée d'un  petit  clignement  d'œil  significatif,  qui 
voulait  être  à  la  fois  fin,  scrutateur,  voire  un 
peu  ..  comment  dirais-je?...  folichon. 

Eh  bien,  chers  lecteurs  et  lectrices,  sachez 
d'abord  ceci  pour  votre  gouverne  :  sous  la  zone 
torride,  les  pauvres  Européens  sentent  rapide- 
ment se  calmer  leur  enthousiasme  à  l'endroit  du 
beau  sexe,  et  les  prouesses  dans  le  genre  sont 

1 


2  LES  FEMMES  AU  CONGO 

plutôt  rares.  La  chaleur,  la  fièvre,  les  fatigues 
de  toutes  sortes  (je  parle  au  moins  pour  les  explo- 
rateurs en  marche)  ont  bien  vite  raison  des  tem- 
péraments les  plus  fougueux,  des  imaginations 
les  plus  montées. 

Par  conséquent,  méfiez-vous  des  conteurs  d'ex- 
ploits amoureux,  aux  colonies.  Il  y  a  peut-être 
des  exceptions,  mais  elles  sont  rares. 

J'aurais  pu  ajouter  aussi,  pour  répondre  à  la 
question  «  Et  les  femmes?  »  mon  Dieu,  les  femmes, 
cest  à  peu  près  comme  partout;  mais  cette  ré- 
ponse eût  dépassé  ma  pensée  et  peut-être  offensé 
la  légitime  susceptibilité  de  nos  jolies  blanches. 
Pourtant,  je  déclare  avoir  rencontré  nombre 
de  négresses  qui  auraient  pu  répondre  orgueil- 
leusement, comme  dans  le  Cantique  des  cantiques: 
Nigra  sum,  sed  formosci  (je  suis  noire,  mais  je 
suis  belle)  ;  et,  s'il  n'y  a  pas  de  comparaison  pos- 
sible entre  nos  dames  civilisées  et  les  sauva- 
gesses  du  Congo  et  de  l'Oubanghi,  en  revanche 
beaucoup  de  nos  paysannes  n'ont  certes  ni  la 
grâce,  ni  même  la  finesse  d'épiderme  de  certaines 
indigènes  du  Cassai  ou  de  la  Sangha.  Je  ne  parle 
pas  des  femmes  métisses  ou  mulâtresses  de  la 
côte;  il  y  en  a  d'admirablement  belles. 


LES   FEMMES  AU  CONGO  3 

Quant  à  la  couleur,  j'affirme  également  que 
j'ai  vu  sur  le  continent  africain  des  créatures, 
d'un  ton  d'or  pâle  ou  même  de  cuivre  rouge,  dont 
la  peau  pouvait  lutter,  comme  finesse  de  grain 
et  comme  satiné,  avec  les  peaux  blanches  les 
plus  délicates  ;  on  trouve  même  des  beautés  ayant 
le  foncé  du  plus  bel  ébène  ;  et  puis,  pour- 
rais-je  enfin  ajouter,  comme  argument  péremp- 
toire  et  sans  appel  :  «  La  femme  noire,  c'est  autre 
chose  »;  c'est  bien  là  la  grande  affaire,  et  le  mot 
peut  être  mis  en  pendant  de  celui  de  Samba,  le 
Sénégalais  de  Marchand,  que  celui-ci  avait  mené 
à  Paris  et  présenté  dans  tous  les  milieux  demi- 
mondains  :  comme  ses  camarades  le  question- 
naient à  propos  des  fameuses  blanches,  les  Pari- 
siennes, le  nègre  s'écria,  les  dents  éclatantes  et 
les  yeux  écarquillés  :  «  Oh!  cest  bien  plus  meil- 
leur! » 

Ce  qui  par  exemple  demeure  sans  comparaison 
possible  chez  nos  femmes  d'Europe,  c'est  leur 
chevelure,  dont  le  soyeux,  la  souplesse  et  les  tons 
merveilleux  s'échantillonnent  depuis  le  noir  écla- 
tant de  l'aile  du  corbeau  jusqu'aux  tresses  les 
plus  délicieusement  blondes  ;  quels  splendides 
diadèmes!  et  faut-il  qu'il  y  ait  des  femmes  assez 


4  LES  FEMMES  AU  CONGO 

sottes  ou  assez  dépravées  pour  se   les  couper. 

Il  est  encore  une  erreur,  une  calomnie  qu'il 
faut  dissiper  :  la  négresse,  affirme-t-on,  exhale 
une  mauvaise  odeur,  et  sa  peau  est  huileuse. 

Ces  inconvénients  sont  tout  à  fait  exceptionnels, 
exactement  comme  chez  nous  :  la  plupart  des 
femmes  noires  ont  au  contraire  un  petit  goût  de 
noisette,  qui  est  plutôt  agréable.  Elles  déclarent, 
du  reste,  quand  on  leur  reproche  leur  prétendue 
odeur,  que  nous  autres  blancs  nous  sentons  le 
mort.  La  riposte  vaut  l'attaque. 

On  peut,  pour  clôturer  ce  débat,  avancer  sans 
crainte  d'être  contredit,  qu'en  été  les  chambrées 
de  nos  fantassins,  retour  de  revue,  ne  sentent  pas 
précisément  la  violette  et  que  la  gendarmerie  a 
acquis  une  réputation  légendaire  qu'aucune  sen- 
teur exotique  ne  saurait  détrôner. 

Je  vais  vous  présenter  mes  types  d'Africaines 
dans  Tordre  où  ils  me  sont  apparus  sur  la  route 
que  j'ai  suivie. 

C'est  à  Dakar  que  j'ai  aperçu  les  premières 
femmes  de  couleur,  négresses  et  mulâtresses, 
toutes  pittoresquement  vêtues  d'étoffes  éclatantes 
et  parées  de  bijoux  bien  appropriés  à  leurs 
physionomies.    Les  sang-mêlées,  avec  leur  teint 


NIGRA    SUM,    SED    FORMOSA. 


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LES  FEMMES  AU  CONGO  7 

mat  et  leurs  yeux  noirs  aux  longs  cils  retroussés, 
leur  démarche  flexible  et  nonchalante,  avec 
leurs  allures  de  couleuvres  et  leurs  regards  qui 
semblent  chercher  ceux  des  hommes,  laissent 
plutôt  des  impressions  troublantes  et  pleines  de 
volupté. 

Je  me  suis  laissé  dire  que  ces  sirènes  sont  dan- 
gereuses, et  pour  la  santé  et  pour  la  bourse  des 
voyageurs.  Quelques-unes  ont  un  nom  à  la  côte; 
et  mes  compagnons  de  voyage  m'ont  semblé  pas 
mal  au  courant  de  leurs  faits  et  gestes. 

Une  certaine  Virginie,  dont  on  m'a  conté 
l'odyssée  et  la  fortune,  me  paraît  avoir  laissé 
quelque  trace  dans  l'esprit  de  ces  messieurs. 
L'héroïne  en  question,  après  une  existence  des 
plus  mouvementées,  aurait  fini  par  épouser  un 
riche  colon  anglais  et  donnerait  aujourd'hui 
l'exemple  des  vertus  les  plus  domestiques  et  les 
plus  chrétiennes. 

Tout  cela  n'est  pas  absolument  nouveau,  et 
dans  notre  vieille  Europe  nous  sommes  un  peu 
blasés  sur  ce  genre  de  faits-divers. 

Est  ce  que  nous  ne  coudoyons  pas  à  chaque 
instant,  dans  ce  qu'on  appelle  le  monde,  quantité 
d'anciennes  drôlesses,  dont  la    fortune    et  l'âge 


8  LES  FEMMES  AU  CONGO 

ont  forcément  modifié  les  allures?  C'est  parmi  ces 
personnes,  maintenant  remarquables  par  leur 
pruderie  et  la  sévérité  de  leur  maintien,  que  se 
recrutent  souvent  les  dames  patronnesses  et  dites 
de  charité.  On  en  a  vu,  dans  un  autre  milieu, 
devenir  bonnes  femmes  de  ménage  et  excellentes 
mères  de  famille,  témoin  les  jeunes  filles  de  cer- 
tains cantons  de  la  Suisse  ou  les  Ouled-Naïls 
d'Algérie,  qui  vont  à  l'étranger  demander  des 
dots  à  la  prostitution  et  rentrent  ensuite  dans  la 
vie  régulière. 

Mais  revenons  aux  Africaines. 

A  Dréwin  et  à  Konakay,  où  j'ai  débarqué  en 
compagnie  d'officiers  et  de  coloniaux,  j'ai  encore 
vu  de  charmantes  mulâtresses,  toujours  mêmes 
types  de  Vénus  impudique  :  l'une  d'elles,  quoique 
mariée  à  un  blanc,  souriait  audacieusement  à  nos 
officiers  en  extase  devant  sa  fenêtre.  Quant  à 
l'autre,  à  en  juger  par  ses  façons  peu  farouches, 
elle  m'a  paru  appartenir  à  la  corporation  des 
professionnelles  beautés,  prêtes  à  offrir  toute 
sorte  d'hospitalité  contre  espèces  sonnantes  ;  se 
prêtant  du  reste  gratis  au  flirt  le  plus  hardi,  au 
beau  milieu  de  la  plage  sableuse;  et  ce,  au  nez  et 
à  la  barbe  du  soleil. 


SENEGALAISE    RICHE,    EN   VESTE    DE   VELOURS    BRODEE. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  11 

Je  vois  encore  cette  belle  odalisque,  à  demi 
couchée  sur  la  grève  brûlante,  simplement 
abritée  sous  son  parasol  bleu,  à  peine  vêtue  d'un 
peignoir  rose  transparent,  dont  les  bâillements 
indiscrets  laissaient  entrevoir  des  splendeurs  de 
formes,  vers  lesquelles  ces  messieurs  esquissaient 
des  gestes,  plutôt  mollement  repoussés.  Une  tor- 
nade effroyable  interrompit  heureusement  ce 
manège  dangereux  et  immoral.,  bon  au  plus  pour 
des  Français,  mais  qui  eut  paru  shoking  au  der- 
nier chef  à  des  Anglais  :  la  belle  déesse  se  dressa 
sur  ses  petits  pieds  chaussés  de  babouches  et 
prit  la  fuite  avec  la  légèreté  d'une  antilope,  espé- 
rant sans  doute  être  suivie. 

Ces  messieurs  furent  raisonnables  et  se  réfu- 
gièrent sous  un  hangar,  en  attendant  la  fin  de 
l'ouragan.  Il  est  vrai  que  d'autres  femmes,  noires 
cette  fois,  y  étaient  entassées  déjà  et  se  serraient 
en  poussant  des  petits  cris  à  chaque  coup  de  ton- 
nerre, affectant  une  frayeur  très  exagérée  et 
pleine  de  provocation  envers  les  blancs,  qui 
recommencèrent  à  flirter  :  «  faute  de  grives  on 
se  contente  de  merles.  » 

La  trombe  passée,  on  reprit  le  chemin  du  bord, 
abandonnant  cette  plage,  dont  les  habitantes  ne 


12  LES    FEMMES  AU  GONGO 

demandaient  qu'à  rire.  J'ai  pu  juger  du  premier 
coup  qu'on  n'était  pas  bégueule  à  la  côte 
d'Afrique.  Ça  n'était  que  le  commencement,  et  je 
devais  en  voir  bien  d'autres. 

A  Grand  Lahou,  où  séjournent  encore  deux 
compagnies  de  tirailleurs  sénégalais,  le  capitaine 
qui  commande  cette  station  reçut,  pendant  que 
nous  étions  à  terre,  la  visite  d'un  vieux  chef, 
accompagné  de  ses  fils  et  de  plusieurs  grands 
dignitaires  ;  ils  venaient  porter  plainte  contre  les 
tirailleurs.  Le  fils  aîné,  qui  parlait  un  peu  le 
français,  s'exprima  avec  véhémence  en  ces  termes  : 
«  Tic  sais,  capitaine,  il  y  a  tirailleurs  qui  a  venu  vil- 
lage, qui  a  embrassé  femmes,  donné  coups 
hommes  et  tué  poules.  »  Tous  ces  gens  me  parais- 
saient en  proie  à  une  grande  indignation  et  à  une 
grande  colère.  En  somme,  il  y  avait  de  quoi  :  après 
tout,  c'était  le  déshonneur  porté  dans  les  familles  ; 
et  moi-même,  malgré  le  comique  delà  déposition, 
je  plaignais  ces  pauvres  diables. 

Le  capitaine,  après  avoir  écouté  gravement  la 
plainte,  répondit  :  «  C'est  bien,  nous  verrons.  » 

Ça  ne  faisait  pas  tout  à  fait  le  compte  du  chef, 
qui  fit  subitement  un  geste  éloquent  avec  son 
pouce  dirigé   vers  sa  bouche  ouverte  comme  un 


MULATRESSE. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  15 

four,  en  renversant  et  balançant  la  tête  en 
arrière.  Le  capitaine  comprit,  et  immédiatement 
fit  apporter  deux  bouteilles  de  tafia.  Toutes  les 
figures  s'étaient  illuminées  à  la  vue  du  liquide. 
En  un  tour  de  main,  le  monarque  ingurgita  le 
contenu  de  Tune  d'elles,  laissant  généreusement 
circuler  l'autre  parmi  les  assistants  :  V honneur 
était  satisfait;  et  le  chef  reprit  tranquillement  la 
route  de  ses  États,  suivi  de  ses  grands  dignitaires, 
après  nous  avoir  serré  la  main  avec  effusion, 
emportant  avec  lui  l'espoir  d'une  indemnité  pro- 
mise par  le  capitaine. 

Comme  vous  pouvez  voir,  il  y  a  ici,  en  pareil 
cas  moins  d'histoires  que  chez  nous;  et  ces  gens-là 
me  paraissent  avoir  très  bon  caractère. 

J'allais  omettre  un  détail  important  de  l'aven- 
ture, détail  très  typique  au  point  de  vue  des 
mœurs  :  le  chef,  qui  me  paraissait  âgé  et  véné- 
rable, avait  fait,  au  moment  de  nous  quitter,  un 
autre  geste,  beaucoup  moins  honnête  que  le  pre- 
mier, mais  tout  aussi  compréhensible  dans  son 
inconvenance.  Il  s'agissait  d'une  requête,  à 
laquelle  le  docteur  s'était  empressé  d'obtempérer, 
lui  remettant  une  petite  fiole,  que  le  monarque 
avait  serrée  précieusement  sous  son  péplum.  J'ai 


16  LES  FEMMES  AU   CONGO 

su  depuis  qu'il  s'agissait  d'un  médicament 
dénommé  teinture  de  c...,  remède  qui,  paraît-il, 
donne  de  la  gaieté  aux  gens  les  plus  tristes.  Le 
dit  ingrédient  est  très  demandé  sur  la  côte  et 
autres  lieux  de  la  terre  africaine.  Avis  aux  nota- 
bles commerçants  de  Marseille.  Tâchons  pour 
une  fois  de  ne  pas  nous  laisser  distancer  en  affaires 
par  la  perfide  Albion  ou  nos  voisins,  les  Allemands. 

A  Dréwin,  pendant  que  nous  visitions  les 
abords  de  la  forêt  environnante,  le  chef  douanier 
nous  conta  qu'un  gorille,  errant  dans  les  massifs 
de  cette  forêt,  avait  mis  en  pièces  un  jeune  garçon 
et  répandait  la  terreur  parmi  les  femmes  du  pays, 
qui  prétendaient  l'avoir  aperçu  à  travers  les 
fourrés. 

Je  n'ai  eu,  à  propos  de  cette  bête  étrange  et 
terrible,  que  des  données  très  vagues,  touchant  la 
prétendue  habitude  qu'on  lui  a  prêtée  d'enlever 
les  femmes. 

En  général,  il  fuit  les  lieux  habités,  et  on  l'aper- 
çoit très  rarement.  C'est  dans  les  forêts  les  plus 
impénétrables  qu'il  semble  vivre  de  préférence, 
isolé  de  tous  les  autres  animaux,  qui  le  redoutent 
à  cause  de  son  irascibilité  et  de  sa  force  prodi- 
gieuse. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  17 

Pour  mon  compte  personnel,  je  n'en  ai  jamais 
vu  à  l'état  libre  et  je  pencherais  à  croire  que 
tout  ce  qui  a  été  écrit  ou  raconté  à  propos  des 
relations  intimes  que  des  gorilles  auraient  entre- 
tenues avec  des  négresses,  dont  ils  auraient  même 
eu  des  enfants,  est  une  pure  farce.  Néanmoins, 
on  s'est  plu  à  répandre  ces  fables;  et,  chez  les 
habitants  de  l'Afrique  eux-mêmes,  il  court  des 
légendes  amoureuses  sur  les  gorilles  et  les 
femmes  de  certaines  contrées.  Dans  tous  les  cas, 
ces  liaisons,  si  elles  existaient,  ne  sauraient  rien 
avoir  de  bien  platonique;  je  ne  vois  guère  pour 
les  poètes  lamartiniens  la  possibilité  de  célébrer 
de  pareilles  amours  :  on  se  figure  difficilement 
une  jeune  fiancée  se  promenant  sur  les  bords  du 
lac  Nyanza,  la  main  dans  la  main  d'un  gorille. 

Et  nous  allions  tous  deux... 

A  Dréwin,  il  nous  fut  encore  donné  d'assister  à 
un  grand  palabre  clans  un  village,  dont  le  vieux 
chef  aveugle  nous  combla  de  présents,  parmi 
lesquels  était  un  bouc,  que  je  ramenai  moi-même 
et  dont  nous  fîmes  cadeau  au  chef  douanier.  Je 
me  souviendrai  toujours  du  mal  que  me  donna 
cette  bête,  que  je  dus  littéralement  traîner  durant 


18  LES  FEMMES  AU  CONGO 

plus  d'une  heure,  en  y  employant  toutes  mes 
forces.  Il  faisait  une  chaleur  effroyable  et  j'en- 
fonçais dans  le  sable;  j'étais  demeuré  seul  en 
arrière  de  mes  compagnons,  luttant  avec  mon 
bouc,  qui  s'arc-boutait  avec  fureur  et  refusait 
d'avancer,  tandis  qu'une  bande  de  nègres  me 
suivait  sournoisement  à  distance,  espérant  bien 
voir  l'animal  rompre  la  liane  qui  lui  attachait  les 
cornes  et  se  sauver  dans  la  brousse,  où  ces  pil- 
lards l'auraient  certainement  rattrapé  pour  leur 
compte.  Heureusement,  je  sortis  vainqueur  dans 
cette  première  épreuve  en  Afrique,  épreuve  qui 
ne  devait  me  rapporter  que  de  l'honneur. 


CHAPITRE  II 


Religieuses  et  Sénégalais.  —  A  propos  des  conversations 
grivoises.  —  La  volupté  est  traîtresse  en  Afrique.  — 
Dahoméennes,  femmes  acras,  Pahouines. 


Je  ne  vous  entretiendrai  pas  longuement  de 
nos  faits  et  gestes  à  bord  du  Stamboul,  de 
joyeuse  mémoire,  attendu  qu'en  fait  de  femmes, 
il  ne  s'y  trouvait  que  des  religieuses,  s'aventurant 
à  peine  sur  le  pont  et  entourées  par  nous  des  plus 
grands  égards  et  respects.  Ces  pauvres  filles, 
pour  lesquelles  je  conserve  une  grande  pitié  et 
une  grande  vénération,  étaient  à  peu  près  toutes 
très  jeunes,  avec  de  frais  visages,  écartant  toute 
idée  impure;  malheureuses  victimes,  vouées  par 
avance  à  la  consomption  et  à  la  mort. 

Il  leur  arriva  une  petite  mésaventure. 

Nous  avions  embarqué  (1),  si  vous  vous  souve- 

(1)  Voy.  Vers  le  Nil  français  avec  la  mission  Marchand. 
1  beau  vol.  in-8°,  orné  de  150  illustrât.  Prix,  broché  :  10  fr. 


20  LES  FEMMES  AU  CONGO 

nez,  une  compagnie  de  Sénégalais  à  Dakar,  sous 
le  commandement  du  distingué  lieutenant  Mangm 
(aujourd'hui  capitaine  à  Fashoda,  sur  le  Nil). 

Ces  bons  noirs  étaient  de  temps  à  autre  soumis 
à  une  arrosade  ou  baignade,  à  l'avant  du  bateau; 
et  chaque  fois  que  la  séance  avait  lieu,  comme 
ces  gaillards  n'étaient  ornés  d'aucun  caleçon  et 
présentaient  à  la  vue  les  aspects  les  plus  extraor- 
dinaires qu'on  puisse  imaginer,  on  avait  soin  de 
prévenir  les  sœurs,  de  sorte  qu'elles  ne  se  mon- 
traient pas  sur  le  pont,  tant  que  durait  l'ablution. 
Un  jour  pourtant,  les  pauvres  filles,  non  averties, 
débouchèrent  à  l'improviste  en  face  de  la  repré- 
sentation :  tableau!!  Après  un  court  moment  de 
stupeur  (et  il  y  avait  de  quoi),  elles  firent  volte- 
face  et  prirent  la  fuite,  épouvantées;  malheureu- 
sement, elles  avaient  eu  le  temps  de  voir.  Les 
Sénégalais,  sentant  qu'ils  étaient  inconvenants 
et  comprenant  la  décence  à  leur  manière,  avaient 
d'un  seul  mouvement,  comme  à  une  parade,  saisi 
tous  les  objets  compromettants  et  les  avaient 
brusquement  fait  passer  derrière  eux,  dissimulant 
le  tout  avec  une  physionomie  pleine  de  modestie 
et  d'innocence. 

Jamais  je  n'ai  vu  un  spectacle  plus  comique 


MILICIEN   SÉNÉGALAIS,    SA   FEMME 


ET   SA   DOMESTIQUE. 


LES  FEMMES  AU   CONGO  23 

que  celui  de  ces  moricauds,  dont  il  fut  pour  un 
instant  impossible  de  discerner  le  sexe.  Aussitôt 
les  religieuses  disparues,  les  Sénégalais,  avec  le 
môme  ensemble,  remirent  en  place  les  objets 
escamotés,  persuadés  qu'ils  avaient  sauvé  toutes 
les  convenances. 

Ce  n'était  pas  la  première  fois  que  j'observais 
cette  pudique  manœuvre  chez  les  nègres  de  la 
côte;  plus  tard,  je  vis  les  Croumànes  exécuter  le 
môme  mouvement,  en  face  de  dames  anglaises 
surgies  à  l'improviste;   shocking  indeed! 

A  propos  de  cette  histoire,  qui  prêtera  plutôt  à 
rire,  je  ferai  remarquer  au  lecteur  que  les  noirs, 
même  les  plus  nus,  m'ont  toujours  paru  plus 
convenables  et  plus  respectueux  d'allures  et  de 
maintien,  vis-à-vis  des  femmes,  que  certains 
blancs.  Ces  derniers  trouvent  toujours  moyen  de 
plaisanter  et  de  tourner  en  ridicule  les  actes  les 
plus  légitimes  et  les  plus  sacrés  de  l'amour, 
oubliant  que  cette  façon  d'agir  et  de  penser, 
outre  qu'elle  est  peu  généreuse,  est  dégradante 
et  avilissante  pour  la  femme,  qu'on  devrait  tou- 
jours entourer  d'attentions  et  de  respect,  à  pro- 
pos de  ses  fonctions  de  créatrice  et  de  mère. 

Ne    voyons-nous   pas,   à  chaque  instant,    des 


24  LES  FEMMES  AU  CONGO 

hommes,  qui  passent  pour  bien  élevés,  se  livrer 
devant  des  dames  à  des  conversations  qui,  pour 
être  comiques  ou  même  spirituelles,  n'en  sont 
pas  moins  offensantes  pour  le  sexe  auquel  appar- 
tiennent nos  sœurs  et  nos  épouses.  Mais  c'est 
plus  fort  que  nous  (je  parle  pour  les  Français), 
et  souvent  même  les  dames  se  prêtent  à  ces  sortes 
de  plaisanteries  qui,  d'abord  badines  ou  légères, 
deviennent  quelquefois  graveleuses  et  obscènes. 
Chez  nous,  on  s'accorde  à  trouver  cela  très  amu- 
sant; et  ce  genre  de  distractions  paraît  pro- 
gresser considérablement  dans  les  milieux  dits 
intellectuels.  ïl  est  juste  d'ajouter,  tant  il  est  vrai 
qu'il  n'y  a  rien  d'absolu,  qu'en  revanche  nos  voi- 
sins, anglais  et  allemands,  cachent  le  plus  sou- 
vent, sous  des  dehors  sévères  et  des  conversations 
gourmées,  une  hypocrisie  et  une  dépravation 
dont  les  récents  scandales  de  Londres  et  de  Berlin 
nous  ont  donné  les  preuves  indéniables.  Si  les 
Français  sont  souvent  farceurs  ou  trop  gais,  les 
autres  sont  presque  toujours  tartufes,  lugubres 
et  libidineux. 

Pour  en  revenir  au  bon  nègre,  on  peut  dire 
qu'en  fait  de  flirt  et  d'amour  il  obéit  simplement 
à  des  ardeurs  de  climat  et  de  tempérament  abso- 


LES  FEMMES  AU  CONCxO  27 

lument  légitimes.  Sa  compagne  noire  est  dans  le 
même  cas  :  voluptueuse,  sans  être  dépravée,  elle 
suit  ses  instincts  de  tendresse  caressante  et 
d'esclave  soumise,  sous  l'impulsion  d'un  sang 
brûlant,  qui  par  instants  font  luire  ses  yeux 
comme  ceux  des  louves;  malheur  au  blanc  qui 
s'abandonne  à  ses  étreintes  :  elles  sont  éner- 
vantes et  deviennent  souvent  mortelles.  Je  vou- 
drais pouvoir  écrire  ce  qu'on  m'a  raconté  de» 
prévenances  incroyables  qu'elles  ont  pour  leurs 
compagnons  de  sommeil  :  toutes  les  tendresses, 
les  soins  délicats  d'une  mère  pour  son  enfant, 
ces  créatures  les  prodiguent  à  l'amant  qui  repose 
auprès  d'elles.  C'est  le  cas  de  dire  au  voyageur,  à 
l'instar  du  sage  Mentor,  s'adressant  au  jeune  et 
imprudent  Télémaque  :  «  Fuyez...   »,  etc. 

C'est  en  Afrique  que  l'amour  distille  ses  plus 
subtils  poisons. 

Il  va  sans  dire  qu'il  ne  s'agit  ici  que  des  carac- 
tères généraux  de  l'espèce,  laquelle  se  présente 
sous  les  aspects  les  plus  divers  et  les  plus  variés  ; 
vous  pourrez  en  juger  par  la  suite. 

Je  n'ai  fait  que  frôler  le  Dahomey,  la  terre  des 
fameuses  Amazones.  C'est  au  fond  de  la  Rade  aux 
requins,  de  sinistre   mémoire,  que  j'ai  pris  pied 


28  LES  FEMMES  AU  CONGO 

durant  plusieurs  heures,  juste  le  temps  d'attraper 
la  fièvre. 

Je  trouve  là  quelques  documents  intéressants, 
que  je  me  contente  de  mettre  sous  les  yeux  du 
lecteur;  il  appréciera  aussi'  bien  que  moi  les 
beautés  dont  je  me  suis  procuré  les  images.  C'est 
avec  ces  jeunes  personnes  que  Béhanzin  compo- 
sait sa  garde.. A  mon  avis,  l'uniforme  de  ces 
vierges,  s'il  est  exact,  me  paraît  un  peu  écourté 
et  plutôt  fait  pour  laisser  une  grande  liberté  aux 
mouvements;  le  shako,  malgré  ses  ornements, 
manque  certainement  d'élégance.  Ces  filles, 
réellement  très  bien  bâties,  pèchent  tout  à  fait 
par  la  distinction  et  la  grâce.  La  petite  gaine 
qui  pend  à  leur  côté  gauche  est  sûrement 
destinée  à  renfermer  le  fameux  couteau  ou 
rasoir  qui  faisait  tant  frémir  nos  pauvres  tour- 
lourous. 

Permettez-moi  de  vous  présenter  également 
deux  échantillons  de  femmes  acras  (colonie 
anglaise)  et  plusieurs  types  de  Pahouines,  peu 
charmantes  personnes;  je  n'ai  fait  que  les  entre- 
voir, sans  en  être  très  impressionné.  C'est  vrai- 
ment par  trop  barbare  d'aspect;  et  là  où  la  grâce 
disparaît,  on  peut  dire  qu'il  n'y  a  plus  de  femmes. 


AMAZONES    DAHOMÉENNES. 


3. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  31 

Je  ne  vois  pas  trop  pourquoi  ces  dames  auraient 
peur  des  grands  singes. 

C'est  à  Kotonou  que  débarquèrent  nos  jeunes 
religieuses.  Ici  encore  elles  donnèrent  lieu  à  une 
petite  scène  comique  ;  on  avait  commencé  par 
descendre  les  animaux  dans  de  grands  paniers, 
attachés  à  une  corde  glissant  sur  une  moufle.  Ils 
étaient  reçus  en  bas  dans  un  bateau  plat,  qui  les 
transportait  ensuite  à  terre.  Le  même  mode  de 
transbordement  était  employé  pour  les  voyageurs. 
Quand  ce  fut  le  tour  des  sœurs,  l'une  d'elles,  une 
jolie  petite  Anglaise,  qui  ne  parlait  pas  très  bien 
le  français,  s'écria  effrayée  :  «  Alors,  comme  une 
véche!...  »  à  la  grande  hilarité  des  passagers  et 
au  grand  scandale  de  la  supérieure. 

Pauvres  filles!  je  me  demande  à  l'heure  pré- 
sente ce  que  sont  devenus  leurs  petits  minois 
frais  et  roses  sous  ce  ciel  meurtrier.  La  fièvre  et 
l'anémie  n'ont  pas  dû  mettre  longtemps  à  avoir 
raison  de  ces  frêles  créatures. 

Leur  disparition  nous  laissa  une  impression  de 
tristesse. 


FEMME   PEULII. 


CHAPITRE  III 


Libreville,  les  Gabonaises,  mariages.  —  Une  naine  akka, 
une  albinos. —  Les  jeunes  filles  de  la  Mission. —  Dames 
blanches.  —  Une  légende  au  Soudan. 


La  femme  dont  le  portrait  est  joint  ci-après  est 
une  Gabonaise  que  j'ai  rencontrée  à  Libreville. 
Patronne  d'un  petit  établissement,  sorte  de  café, 
dans  lequel  nous  sommes  allés  nous  rafraîchir, 
elle  nous  avait  frappés  tout  d'abord  par  sa  tour- 
nure de  belle  cariatide  et  la  beauté  sculpturale 
de  ses  formes. 

Pleine  de  dignité  et  véritablement  majestueuse 
d'aspect,  elle  évoqua  d'emblée  dans  mon  esprit 
le  souvenir  de  la  grande  reine  de  Saba,  et  je  me 
la  figurai  debout,  non  pas  près  d'un  comptoir, 
mais  d'un  trône,  ou  traînée  sur  un  quadrige, 
escortée  d'une  garde  d'esclaves  noirs. 


36  LES  FEMMES  AU  COXGO 

Malheureusement,  c'était  bien  à  côté  d'un 
comptoir  qu'elle  se  tenait,  calme  et  hautaine  ; 
et  même,  pour  nous  ôter  toute  illusion,  un  de 
nos  compagnons,  Germain  je  crois,  nous  la  dé 
peignit  comme  une  ivrognesse  di  primo  cartel  lo. 
ayant  en  outre  des  mœurs  et  des  habitudes  peu 
recommandables. 

A  une  question  assez  indiscrète  que  lui  fit  un 
de  ces  messieurs,  à  propos  de  certaines  pratique  s 
risquées,  elle  répondit  d'un  air  presque  indigné  : 
«  Ces  sôzes-là  !  zamais!  ! ...  » 

Son  indignation  ne  m'a  pas  paru  bon  teint. 

Après  tout,  c'était  une  belle  fille.  Et  qui  sail, 
en  supposant  qu'on  animât  tout  à  coup  la  Vénus 
de  Milo,  si  nous  ne  nous  trouverions  pas  en  face 
d'une  brute  î 

D'autre  part,  voyez  donc  la  touche  de  nos  intel- 
lectuels. 

C'est  en  arrivant  à  Libreville,  où  nous  fîmesr 
une  escale  de  plusieurs  jours,  que  commencèrent 
mes  observations  les  plus  sérieuses  sur  l'élément 
féminin.  Voici  ce  qu'à  ce  propos  je  dis  dans  mon 
volume  Vers  le  Nil  français  :  «  Les  Gabonais, 
race  paresseuse  et  dégénérée,   semblent  n'avoir 


GABONNATSE.   —    LA   BELLE   HOTESSE    (LIBREVILLE) 

4 


LES  FEMMES  AU  CONGO  39 

emprunté  au  contact  des  blancs  que  les  mauvais 
côtés  des  civilisations  :  fainéants  et  débauchés, 
ils  vivent  volontiers  de  la  prostitution  de  leurs 
femmes;  ces  dernières,  les  plus  coquettes  des 
noires  que  j'ai  rencontrées  sur  la  côte,  sont  géné- 
ralement bien  faites  et  plutôt  gracieuses  :  pitto- 
resquement  drapées  de  pagnes,  de  fabrication 
européenne,  elles  peuvent,  au  milieu  des  autres 
singes  femelles,  passer  pour  jolies  ;  mais  entre 
nous,  il  faut  avoir  de  singuliers  appétits  pour 
épouser  ces  créatures;  ce  qui  n'empêche  nombre 
d'Européens  de  contracter  ce  qu'on  appelle  là-bas 
des  mariages,  mariages  qui  consistent  à  prendre  à 
terme  des  femmes  du  pays,  avec  ou  sans  le  consen- 
tement des  parents,  lesquels,  en  général,  me  font 
l'effet  d'abominables  proxénètes.  J'ai  rencontré 
ici  une  autre  catégorie  de  femmes  qui  m'a  paru 
plus  recommandable,  sous  le  rapport  du  maintien 
et  des  allures,  ce  sont  les  jeunes  filles  élevées  à 
la  Mission.  Il  court  bien  par-ci,  par-là,  des  bruits 
malveillants  sur  leur  compte;  mais  on  est  sipoli- 
nier  aux  colonies  !  Voici  ce  que  m'a  raconté  un 
compagnon  du  capitaine  Marchand,  le  capitaine 
Germain,  de  joyeuse  mémoire  :  «  Chaque  fois 
qu'on  veut  lier  conversation  ou  tenter  de  flirter 


40  LES  FEMMES  AU  CONGO 

avec  les  jeunes  personnes  en  question,  celles-ci 
ont  une  réponse  toute  faite  et  toute  biblique, 
qu'elles  vous  débitent  d'une  haleine,  les  yeux 
baissés  et  les  mains  croisées  pudiquement  sur  la 
poitrine  :  «  Passez  votre  chemin  ;  je  ne  suis  point 
«  celle  que  vous  cherchez;  je  suis  une  honnête 
«  fille:  je  ne  mange  pas  de  ce  froment....  »;  puis, 
après  un  silence,  à  voix  basse,  avec  le  même 
maintien  modeste  et  les  yeux  de  plus  en  plus 
baissés,  on  les  entend  murmurer  :  «  à  moins 
«  que...  vous  ne  donniez  dix  francs.  » 

M=r  Augouard,  à  qui  je  racontai  le  fait,  me 
répondit  :  «  Oh!  c'est  cher!...  et  puis,  ajouta-t-il 
brusquement  en  riant,  ça  n'est  pas  vrai.  » 

Comme  je  n'ai  rien  entendu  de  mes  oreilles,  je 
laisse  toute  la  responsabilité  de  l'histoire  à  Ger- 
main, qui  est  parfaitement  capable  de  l'avoir 
forgée  de  toutes  pièces. 

J'en  demande  pardon  à  Monseigneur,  qui  cer- 
tainement ne  me  vouera  pas  au  feu  éternel  pour 
cette  petite  plaisanterie. 

En  fait  de  types  rencontrés  par  moi  à  Libre- 
ville, je  vous  signalerai  encore  deux  spécimens 
femelles  qui  méritent  une  mention  spéciale  : 
c'est  d'abord  une  vieille  femme  akka  ou   akkoa. 


JEUNES    FILLES   DE    LA   MISSION,    A   LIBREVILLE. 

4. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  43 

de  la  race  des  fameux  nains  dits  de  Stanley, 
appartenant  à  une  tribu  égarée  dans  les  forêts 
environnantes.  Elle  et  son  mari  vivaient  à  la 
Mission.  Le  R.  P.  Pringault  a  eu  l'obligeance  de 
me  procurer  leurs  photographies;  comme  vous 
pourrez  juger  par  cette  image,  ils  ne  sont  pas 
séduisants  et  leur  faciès  indique  une  intelligence 
plutôt  limitée.  Les  quelques  types  que  je  trouvai 
depuis  sur  ma  route  devaient  me  confirmer  dans 
l'idée  que  ces  nains  sont  encore  inférieurs  aux 
autres  nègres  ;  ils  me  font  en  outre  l'effet  d'être 
rusés,  vindicatifs  et  méchants. 

J'ai  également  aperçu  au  milieu  des  négresses 
de  l'endroit,  parée  d'une  robe  vert  pomme  et 
d'ornements  extravagants,  en  similor,  une  al- 
binos, absolument  blanche  de  peau;  c'était  du 
reste  répugnant  à  regarder,  et  cette  femme  me 
donna  l'impression  d'un  lapin  qu'on  viendrait  de 
dépouiller.  En  fait  de  portraits,  je  n'ai  pu  me  pro- 
curer que  celui  de  son  frère,  un  chef  du  voisi- 
nage qui,  m'a-t-on  assuré,  lui  ressemblait  parfai- 
tement. Ces  types  de  nègres  blancs  sont  assez 
communs  en  Afrique.  Ils  naissent  toujours  de 
parents  absolument  noirs. 

On   rencontre    à    Libreville    quelques    dames 


44  LES  FEMMES  AU  CONGO 

blanches  avec  leurs  maris,  qui  le  plus  souvent 
appartiennent  à  l'Administration;  ces  dames,  na- 
turellement, n'ont  rien  de  commun  avee  les  fe- 
melles de  l'endroit.  L'une  d'elles,  dont  j'ai  déjà 
parlé  dans  mon  premier  volume,  m'a  frappé  par 
sa  grâce  et  l'élévation  de  son  esprit,  c'est  Mme  de 
Brazza.  J'en  ai  conservé  le  plus  respectueux  et 
le  plus  charmant  souvenir. 

Une  autre  femme,  digne  de  toutes  les  admira- 
tions, c'est  la  vénérable  sœur  Saint-Charles,  qui, 
depuis  trente-cinq  ans  vit  dans  le  pays,  qu'elle 
parcourt  continuellement,  à  la  recherche  des 
infortunes  à  soulager,  recueillant  en  même  temps 
les  petits  noirs  abandonnés  ou  malades.  M.  de 
Brazza  m'a  affirmé  qu'elle  faisait  tous  les  jours 
28  à  50  kilomètres  à  travers  la  brousse,  par  tous 
les  temps,  par  toutes  les  saisons.  Cette  héroïne 
du  bien  a  près  de  soixante-dix  ans  et  continuera 
sans  doute  jusqu'à  la  mort  sa  mission  d'abnéga- 
tion et  de  charité. 

Il  y  a  tout  de  même  de  bien  grandes  femmes. 

Je  dois  dire  qu'en  général  les  sœurs  de  Charité, 
que  j'ai  rencontrées  ici,  m'apparaissent  très  su- 
périeures aux  pères  des  Missions,  surtout  au  point 
de  vue  du  dévouement  et  de  l'humilité  chrétienne. 


NAINE   AKKA,    DE    LA   MISSION. 


LES  FEMMES  AU   COXGO  47 

Je  trouve  les  religieux  bien  plus  égoïstes  et  plus 
préoccupés  de  leur  bien-être  que  les  pauvres 
sœurs,  qu'ils  tiennent  le  plus  souvent  en  dure 
dépendance. 

Parmi  les  dames  qui  ont  eu  le  courage  d'af- 
fronter les  dangers  du  continent  africain,  j'en 
citerai  encore  deux,  qui  sont  allées  très  avant  dans 
l'intérieur;  ce  sont  Mmes  d'Encausse  et  Guynet, 
qui  ont  accompagné  leurs  maris  en  cours  d'ex- 
ploration au  Soudan. 

M.  Guynet  m'a  raconté  lui-même  l'effet  étrange 
et  l'émotion  produite  dans  le  pays  par  l'arrivée 
d'une  blanche.  La  curiosité  de  l'élément  féminin 
se  trouva  excitée  au  plus  haut  degré:  le  costume, 
semi-masculin  .et  approprié  aux  nécessités  d'un 
voyage  dans  la  brousse,  fit  d'abord  naître  des 
doutes  sur  l'authenticité  de  son  sexe,  et  il  y  eut 
parmi  les  noires  un  véritable  travail  de  conspira- 
tion pour  arriver  à  l'obliger  à  se  baigner  en  com- 
pagnie des  femmes  du  pays.  Quant  au  chef,  il 
voulut  à  tout  prix  mettre  son  harem  à  la  dispo- 
sition de  M.  Guynet,  au  vu  et  au  su  de  Madame. 
Quelle  diable  d'idée  ou  de  but  pouvait  bien  avoir 
ce  moricaud  ? 

Vous  saurez  qu'il  circule,  à  propos  des  femmes 


48  LES  FEMMES  AU  CONGO 

blanches,  quantité  de  légendes  au  Soudan,  entre 
autres  celle  que  m'a  racontée  Marchand  ;  la  voici 
pour  ceux  qui  ne  l'ont  pas  lue  dans  Vers  le  Nil: 

«  Il  paraîtrait  que  trois  espèces  d'êtres  peuplent 
l'univers  :  1°  les  noirs,  qui  ont  la  terre;  2°  les 
blancs,  qui  habitent  la  mer;  5°  les  diables,  qui 
vivent  dans  un  grand  trou.  Tous  les  ans,  à  une 
époque  fixe,  les  blancs  se  rendent  au  bord  de  ce 
trou,  et  là  le  trafic  suivant  a  lieu  entre  eux  et  les 
démons  :  ces  derniers  apportent  toutes  les  choses 
extraordinaires  qui  étonnent  les  Africains  et, 
quand  le  compte  des  objets  est  reconnu  exact, 
les  blancs  emportent  le  stock  et,  en  échange,  j 
font  un  cadeau.  Quel  est  ce  cadeau?  voilà  le 
mystère.  » 

Le  capitaine  Marchand,  à  force 'de  persévé- 
rance et  de  persuasion,  aurait  fini  par  faire  avouer 
à  un  de  ses  domestiques  noirs  le  grand  secret  : 
a  ce  que  nous  livrons  en  échange  des  trésors  que 
nous  apportent  les  démons,  c'est  (je  vous  le  donne 
en  mille) ...  nos  femmes  !  !  ! 

ce  Et  voilà  pourquoi  on  n'a  jamais  vu  aucune 
femme  blanche  dans  l'Afrique  centrale.  » 

Si  ces  bons  nègres  ont  en  quoi  que  ce  soit  le 
sens  de  la  galanterie,  et  je  crois  qu'ils  l'ont,  ils 


LA  VENERABLE    SOEUR   SAINT-CHARLES,   A   LIBREVILLE. 

5 


LES  FEMMES  AU  CONGO  51 

doivent  nous  considérer  avec  raison  comme  de 
fiers  saligauds;  mais  ils  se  gardent  bien  de  mani- 
fester cette  opinion  devant  nous,  car  ils  nous 
savent  plus  forts  qu'eux,  et  la  force  prime  tout 
particulièrement  le  droit  en  Afrique. 


UNE    HORIZONTALE    CONNUE    ET    COTEE    A   LIBREVILLE. 


PAHOUINE   AU   MARCHE   DE   LIBREVILLE. 


PAHOUINES   AU   MARCHE   DE    LIBREVILLE. 


CHAPITRE  IV 


A  Loango.  —  Les  nymphes  de   la  source  des  diamants. 
La  fête  des  Calebasses. 


A  Loango,  les  dames  au  visage  pâle  deviennent 
plus  rares;  je  n'en  ai  rencontré  que  deux  spéci- 
mens, charmants  il  est  vrai  :  l'un  est  la  belle 
Mme  Fourneau,  la  femme  de  l'administrateur,  et 
l'autre  Mme  Roques,  la  femme  de  l'aimable  et 
obligeant  docteur  qui  m'a  fourni  des  documents 
précieux. 

Mme  Fourneau,  qui  est  la  grâce  en  personne, 
est,  m'a-t-on  assuré,  d'origine  britannique.  J'igno- 
rais cette  circonstance  et  j'ai  commis  vis-à-vis 
d'elle  une  gaffe,  que,  j'espère,  elle  voudra  bien  me 
pardonner;  car  j'affirme  ici  que  cette  dame  est- 
bien  le  démenti  le  plus  formel  à  tout  ce  que  j'ai 
avancé  dans  mon   livre  à  propos  des  Anglaises 


60  LES  FEMMES  AU  CONGO 

que    j'avais    aperçues    à     bord    de    Y  Albertville. 

Revenons  aux  Africaines.  J'emprunte  encore 
les  lignes  suivantes  à  mon  premier  récit,  en  le 
complétant  d'autres  souvenirs  recueillis  à  Loango. 

Durant  une  excursion  que  nous  fîmes,  le  lieu- 
tenant Simon  et  moi,  avec  M.  Yergnes,  négociant 
de  l'endroit,  à  la  merveilleuse  rivière  dite  des 
diamants,  nous  rencontrâmes  une  source,  qui 
sort  des  rochers  et  forme  une  grande  vasque, 
abritée  sous  un  immense  bosquet  de  verdure; 
dans  ce  lieu,  plein  de  fraîcheur  et  de  mystère,  où 
l'eau  s'écoule  avec  un  doux  murmure,  se  baignait 
et  s'ébattait  tout  un  essaim  de  jeunes  filles. 

Notre  apparition  subite  ne  troubla  et  n'effa- 
roucha en  aucune  façon  ces  enfants  de  la  nature, 
qui  jouaient  en  poussant  des  petits  cris  d'oiseaux. 
Elles  nous  procurèrent  durant  un  instant  un 
spectacle  des  plus  gracieux  :  plusieurs  me  sem- 
blèrent presque  jolies,  surtout  de  corps.  Ces 
filles,  coquettes  naturellement,  adoptent  en  fait 
de  toilette  des  usages  et  des  modes  qui  les  enlai- 
dissent à  plaisir  :  ainsi  d'aucunes,  les  vierges,  je 
crois,  ou  plutôt  celles  qui  ont  des  prétentions  à 
cet  état,  se  barbouillent  avec  de  la  couleur  rouge, 
non    seulement    le    visage,    mais    tout   le   corps 


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6 

LES  FEMMES  AU  CONGO  63 

jusqu'à  la  ceinture;  la  plupart  ont,  tatoués  en 
relief,  des  ornements  sur  la  poitrine  et  dans  le 
dos.  Elles  ont  également  la  fâcheuse  habitude 
de  s'attacher,  en  travers  de  la  partie  supérieure 
des  seins,  soit  un  lacet,  soit  leur  pagne;  elles 
arrivent  ainsi  à  déformer  rapidement  une  partie 
du  corps  qu'elles  ont  souvent  très  belle. 

Tout  calculé  néanmoins,  je  ne  saurais  trop  le 
redire,  les  femmes  de  couleur  ne  pourraient  guère 
supporter  la  comparaison  avec  les  blanches. 

Chez  la  négresse,  les  charmes  se  flétrissent 
vite;  la  vie  en  plein  air,  le  manque  de  soins,  les 
durs  travaux  en  sont  la  cause  principale. 

Les  vieilles  sont  absolument  hideuses  et,  en  ce 
genre,  elles  défient  toute  description.  Les  pauvres 
créatures  n'ont  qu'une  seule  chose  pour  se  conso- 
ler :  c'est  l'affection  de  leurs  enfants  qui  gardent 
toujours,  paraît-il,  pour  la  mère,  une  tendresse 
sans  égale,  ce  qui  prouverait  dans  une  grande 
mesure  que  le  nègre  est  beaucoup  moins  mauvais 
qu'on  ne  dit. 

C'est  à  Loango  que  j'ai  eu  pour  la  première 
fois  le  curieux  spectacle  d'un  tam-tam,  espèce 
de  fête  nocturne  qui  consiste  à  danser  autour 
d'un  feu,  en  battant  du  tambour  et  en  poussant 


64  LES  FEMMES  AU   CONGO 

des  hurlements  cadencés,  avec  force  contorsions 
des  hanches  et  du  bassin.  Il  est  à  remarquer,  en 
passant,  que  la  danse,  dans  tout  le  continent 
africain,  semble  surtout  destinée  à  surexciter  les 
passions  amoureuses,  dans  ce  qu'elles  ont  de 
plus  charnel  et  de  plus  animal  :  les  femmes,  aussi 
bien  les  Mauresques  que  les  négresses,  font 
assaut  de  mouvements  lascifs.  Ces  exercices, 
qui  durent  jusqu'à  une  heure  avancée  de  la  nuit, 
semblent  amuser  énormément  les  noirs,  qui  me 
paraissent,  avec  une  innocence  d'enfant,  se  sou- 
cier fort  peu  de  la  décence  et  de  la  correction  du 
maintien.  Ça  n'est  pas  en  Afrique  qu'il  faut  venir 
chercher  des  leçons  de  pudeur;  du  reste,  ces 
gens-là  semblent  peu  faits  pour  porter  des  vête- 
ments. Rien  n'est  comique  comme  des  nègres 
en  toilette,  hommes  ou  femmes. 

Il  m'a  été  donné  également  d'assister  à  une 
fête    annuelle,    dite    des   calebasses. 

Les  calebasses  sont  des  jeunes  filles  arrivées 
à  l'âge  de  puberté  et  qui,  eu  fait  de  fiançailles, 
se  débarrassent,  ce  jour-là,  en  grande  pompe  et 
sans  aucune  façon,   de  leur  virginité. 

Voici  comme  il  est  procédé  à  cette  étrange 
cé2*émonie  : 


NYMPHES   DE   LA   SOURCE    DES    DIAMANTS,    A   LOANGO. 


LES  FEMMES  AU  COXGO  67 

Une  semaine  avant  la  solennité,  on  les  enferme 
dans  une  case,  où  elles  font  une  sorte  de  retraite 
et  sont  soumises  à  des  préparations  intimes.  Le 
grand  jour  arrivé,  on  les  débarrasse  du  rouge 
dont  elles  sont  enduites  de  la  tête  à  la  ceinture, 
et  on  les  orne  de  leurs  plus  beaux  bijoux.  Ainsi 
parées,  elles  sont  hissées  sur  une  sorte  de  pavois 
et  promenées  en  grande  pompe  de  factorerie  en 
factorerie,  escortées  de  leurs  compagnes  plus 
jeunes  et  plus  âgées,  qui  les  suivent  en  poussant 
des  cris,  en  battant  du  tambour  et  jouant  de  la 
flûte.  Toute  la  bande,  brandissant  des  ombrelles 
ou  des  parapluies  écarlates,  abreuvée  à  chaque 
station,  finit  par  être  complètement  ivre.  Gela 
dure  jusqu'à  ce  que  l'héroïne  de  la  fête  ait  trouvé 
un  amateur  blanc  qui  veuille  bien  la  prendre 
comme  épouse,  pour  une  nuit. 

Le  lendemain,  dès  l'aube,  la  famille  se  présente 
pour  réclamer  le  matabiche,  c'est-à-dire  le 
cadeau,  proportionné  à  la  générosité  de  l'épou- 
seur  :  ça  ne  dépasse  généralement  pas  la  somme 
de  trois  francs  cinquante  à  cent  sous,,  en  étoffes 
ou  marchandises. 

Comme  vous  pouvez  juger,  ces  sortes  de 
faveurs  sont  bien  moins  ruineuses  que  celles  de 


68  LES  FEMMES  AU  CONGO 

nos  étoiles  d'Opéra,  avec  cet  avantage,  inestimable 
pour  l'amateur  de  fruits  verts,  qu'il  s'agit  ici  le 
plus  souvent  de  véritables  vierges.  Cette  dernière 
qualité  me  paraît  assez  peu  prisée  des  noirs  et 
ne  semble  pas  auprès  d'eux  être  une  recom- 
mandation, au  contraire. 

Je  ne  suis  pas  bégueule,  et  je  ne  voudrais  pas 
faire  le  moraliste;  mais,  franchement,  ce  qui  me 
surprend  dans  cette  fête  des  calebasses,  en  pleine 
station  civilisée  et  sur  un  point  en  contact  per- 
pétuel avec  la  France  et  l'Europe,  c'est  de  voir 
se  perpétuer  cyniquement  et  effrontément  cette 
apothéose  de  la  prostitution. 

Nous  voyons  les  administrateurs,  magistrats  et 
notables  négociants  de  l'endroit,  s'accorder  à 
trouver  la  chose  toute  simple  et  encourager  cette 
bacchanale  aussi  stupide  que  grossière. 

Il  est  vrai,  pourrait-on  me  répondre  avec  une 
certaine  raison,  que  celte  façon  d'offrir  sa  virgi- 
nité en  holocauste  n'est  peut  être  pas  plus  extra- 
ordinaire que  l'exhibition  et  le  trimballage  de  nos 
mariées  vêtues  de  blanc  et  couronnées  de  lis, 
qu'on  accompagne,  après  bombance,  jusqu'au 
bord  de  la  couche  nuptiale. 

Les    cérémonies  qui  précèdent  le  sacrifice  en 


FETE     DES     CALEBASSES. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  71 

question  sont-elles  moins  ridicules  à  Paris  qu'à 
Loango,  et  la  douce  brebis  sacrifiée,  passant 
triomphante  et  effrontée  sous  les  yeux  d'une 
foule  goguenarde  et  peu  révérencieuse,  est-elle 
plus  intéressante  que  la  pauvre  Calebasse? 

Au  fond,  ça  se  ressemble  terriblement. 

Ce  qu'il  y  a  de  charmant  en  amour;  c'est,  à 
mon  avis,  le  mystère. 


CHAPITRE  V 


Femmes  bacougnies,  bacongos,  batékès.  —  Mme  Tali  et 
sa  famille.  —  Générosité  des  chefs.  —  Zélingoma,  les 
Bacotas.  je  deviens  juge  de  paix.  —  Les  jugements. 


Durant  la  première  partie  de  l'expédition  que 
je  fis  sur  le  Niari,  en  compagnie  démon  excellent 
ami,  le  capitaine  Baratier,  nous  ne  rencontrâmes 
que  peu  de  femmes,  lesquelles  étaient  absolu- 
ment sauvages  :  quelques-unes  même  allaient 
entièrement  nues.  Peu  séduisantes  et  peu  encou- 
rageantes, ces  naturelles  ne  m'ont  laissé  dans 
l'esprit  qu'un  souvenir  plutôt  maussade.  Toutes 
ces  Bacougnies,  Bacongos,  Batékès,  Mayombas 
sont  très  inférieures  aux  filles  loangos.  Il  est 
vrai  de  dire  que  leur  vie  dans  la  brousse  et  la 
iorêt  est  peu  faite  pour  développer  ou  conserver 
les  charmes  qu'elles  pourraient  avoir  reçus  de  la 


76  LES  FEMMES  AU  CONGO 

nature.  Les  femmes  de  toutes  races,  à  l'instar 
des  fleurs,  ont  besoin  de  soins  et  de  culture;  elles 
ne  sont  pas  faites  pour  les  travaux  rudes.  La 
nature,  en  les  créant  plus  délicates  que  l'homme, 
semble  leur  avoir  assigné  un  rôle  moins  dur.  Elles 
ont  assez  des  souffrances  et  inconvénients  de  la 
maternité,  sans  y  ajouter  celles  du  labeur  forcé. 
Malheureusement,  chez  les  barbares  et  les  pri- 
mitifs, leur  état  de  faiblesse  consacre  leur  infé- 
riorité et  en  fait  des  esclaves  dont  on  abuse  le 
plus  souvent. 

Donc,  sur  notre  nouvelle  route,  peu  ou  point 
de  femmes  :  de  pauvres  brutes  à  l'air  farouche, 
faisant  les  corvées,  portant  les  fardeaux  en 
même  temps  que  leurs  enfants;  elles  sont  moins 
maltraitées  pourtant  que  les  femmes  arabes,  que 
leurs  maîtres  rouent  de  coups.  Le  noir  n'est  pas 
foncièrement  méchant,  et  j'ai  même  cru  remar- 
quer dans  certaines  contrées  que  la  femme  n'était 
pas  du  tout,  malheureuse.  Il  est  vrai  d'ajouter 
que  dans  ces  contrées-là  elle  était  beaucoup  plus 
agréable  de  forme,  mais  aussi  plus  facile  de 
mœurs. 

Est-ce  que  par  hasard  la  vertu  serait  toujours 


NIARI,    FEMMES    BACOUGNIES. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  79 

un  peu    le  résultat    d'une    contrainte?...   J'aime 
mieux  croire  le  contraire. 

Les  souffrances  sur  le  Xiari  ne  furent  donc 
compensées,  en  dehors  de  ses  splendides  paysages 
par  aucun  autre  charme  des  yeux.  La  seule 
créature  à  peu  près  potable  que  nous  ayions 
rencontrée  fut  la  femme  du  vieux  chef  Tali,  au 
village  de  M'Tigny,  sur  la  rivière  du  même  nom  : 
elle  n'était  vraiment  pas  mal  tournée,  surtout  si  on 
la  compare  à  son  gorille  d'époux,  lequel  donnait 
assez  l'idée  d'un  vieux  chiffonnier,  affublé  qu'il 
'était  de  guenilles  européennes.  Le  vieux  coquin, 
tout  perclus  et  tout  rhumatisant,  s'offrait  une 
compagne  n'ayant  pas  plus  de  quatorze  à  quinze 
printemps,  non  compris  ses  autres  épouses;  tout 
comme  Abraham  et  les  vénérables  patriarches  de 
la  Bible. 

Il  ne  manqua  pas  du  reste  de  nous  réclamer 
le  fameux  élixir  demandé  par  tous  les  chefs 
nègres,  élixir  qui  rend  la  voix  aux  aphones  et  leur 
permet  d'être  encore  présentables  à  leurs  com- 
pagnes. Comme  me  disait  le  docteur  F...  :  «  Ils 
en  crèvent  le  plus  souvent,  mais  quelle  belle 
mort!  » 
Après  le  gentil  minois  de  Mmc  Tali,  nos  regards 


80  LES  FEMMES  AU  CONGO 

furent  sevrés  pour  longtemps  de  visages  aimables. 
Pour  mon  compte  personnel,  je  ne  devais  plus  en 
revoir  avant  Zélingoma;  je  mets  de  côté,  bien 
entendu,  les  affreuses  guenons,  frottées  d'huile  de 
palme,  dont  je  fis  la  rencontre  en  traversant  la 
forêt,  pour  arriver  à  ce  poste.  Ça  dépasse  tout  ce 
qu'on  peut  rêver  en  fait  de  repoussoir  ;  et  en  pareil 
cas  le  vœu  de  chasteté  apparaît  comme  une 
ressource  ineffable. 

Ce  qu'il  y  a  de  peu  récréatif,  c'est  la  facilité  avec 
laquelle  ces  aimables  personnes  vous  sont  offertes! 
par  leurs   seigneurs   et   maîtres.    On  est  obligé > 
d'opposer  les  résistances  les  plus  acharnées  pour; 
se  débarrasser  des  solliciteurs  qui  les  pousseraient  j 
volontiers  jusque  dans  vos  bras.  On  en  a  le  fris- 
son rien  qu'au  souvenir.  C'est  le  cas  de  s'écrier  | 
avec  le  poète  :   «  0  amour,   que  de   formes   tu 
revêts  pour  nous  attirer  dans  tes  pièges....  » 


Zélingomaî  souvenir  à  la  fois  triste  et  gai, 
plutôt  triste  :  la  fièvre,  la  chasse,  les  émotions  de 
toutes  sortes;  une  vie  étrange  et  nouvelle,  mêlée 
d'aventures  burlesques  et  sinistres. 

Ici  j'ai  réellement  commencé  à  vivre  avec  les; 


FAMILLE     TALI. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  83 

barbares  :  j'ai  rencontré  les  fameux  Bacotas, 
peuplade  entièrement  sauvage,  qui  habite  sous 
bois  à  deux  jours  de  distance,  sur  la  rive  gauche 
du  Niari,  non  loin  d'une  tribu  de  nains,  les  Bacon- 
gos.  Ces  Bacotas  ne  sont  pas  anthropophages,  dit- 
on,  mais  je  ne  m'y  fierais  pas,  car  je  les  ai  vus 
absorber  les  aliments  les  plus  révoltants.  J'ai 
assisté  à  leur  apprivoisement,  qui  n'a  pas  du 
reste  été  très  difficile  :  ces  sauvages  sont  pleins 
de  curiosité  et  possédés  du  désir  d'acquérir  tout 
ce  qu'ils  voient,  ne  demandant  par  conséquent 
qu'à  faire  des  affaires.  Ils  nous  apportèrent  bientôt 
des  bananes,  des  ananas,  des  noix  de  coco  et  du 
vin  de  palme;  en  outre,  ils  consentirent  à  nous 
approvisionner  de  cabris,  de  cochons  et  de  poules. 
M.  Borme,  le  directeur  de  la  station,  établit  pour 
eux  un  marché  à  Zélingoma.  Ces  indigènes  venus 
d'abord  seuls,  non  sans  une  certaine  défiance, 
finirent  par  amener  leurs  femmes  et  leurs  filles, 
flairant  des  bénéfices  de  toute  sorte  dans  le 
village  sénégalais  établi  près  du  poste. 

Il  y  eut  bien  par-ci  par-là  quelques  nuages  au 
milieu  de  ces  bonnes  relations  ;  des  rixes  et  des 
querelles  survenues  à  la  suite  de  transactions,  où 
la  bonne  foi  recevait  souvent  plus  d'une  entorse, 


8<i  LES  FEMMES  AU  CONGO 

m'amenèrent  à  jouer  un  rôle  tout  nouveau  pour 
moi  :  celui  de  pacificateur  et  de  juge,  chargé 
d'accorder  les  parties.  Ça  n'était  pas  toujours 
commode,  et  j'ai  pu  me  rendre  compte  que  ce 
mandat  de  juge  était  on  ne  peut  plus  délicat. 

Je  puis  dire  que  j'ai  vu  passer  devant  mon 
tribunal  les  causes  les  plus  variées  et 'les  plus 
cocasses;  que  j'ai  plus  d'une  fois  sue  en  mon  Ut 
de  justice,  comme  dit  le  bon  La  Fontaine,  que 
plus  d'une  fois  aussi  il  m'est  arrivé  de  condamner 
les  deux  parties  afin-de-ne  pas  laisser  échapper  le 
coupable;  bref,  j'ai  pu  trouver  en  moi  toute 
l'étoffe  d'un  magistrat  d'Europe,  et  j'ai  compris 
combien  il  était  dangereux  d'accorder  à  une 
corporation  d'individus  des  immunités  et  des 
privilèges  dont  elle  abusera  toujours.  - 

J'ai  retenu  quelques-unes  de  ces  fameuses 
causes  dans  mon  premier  livre;  permettez-moi 
de  vous  les  mettre  sous  les  yeux,     ■  ' 

Un  meurtre  avait  été  commis  dans  un  village. 
Je  vis,  le  lendemain  de  l'événement,  arriver  une 
troupe  au  milieu  de  laquelle  marchait  un.  noir, 
ficelé  comme  un  saucisson  (j'entends  le  haut  du 
corps);  l'homme  avait  une  figure  patibulaire; 
c'était  le  coupable   :  il   avait  tué  sa  femme,  et 


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UNE     DAME     BACOTA. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  87 

la  famille  venait  demander  justice   aux  blancs. 

Je  passe  les  détails  pour  arriver  de  suite  aux 
conclusions.  Disons  entre  parenthèses  que  je 
n'avais  pas  encore  vu  de  bande  plus  sauvage 
d'allures,  à  l'air  plus  farouche  et  plus  indompté. 
Les  femmes  étaient  entièrement  nues,  et  les 
hommes,  armés  de  lances  et  de  couteaux,  por- 
taient des  pagnes  grands  comme  des  demi-mou- 
choirs de  poche. 

«  Combien,  demandai-je  au  père  de  la  victime, 
vaut  une  femme  dans  ton  village?  » 

—  Cent  cortades.  (La  cortade  est  une  pièce 
de  calicot  qui  mesure  un  peu  moins  d'un  mètre.) 

—  Eh  bien,  le  meurtrier  paiera  trois  cents 
cortades  à  la  famille;  et  s'il  n'est  pas  solvable,  lui 
et  tout  ce  qu'il  possède  deviendront  la  propriété 
de  ladite  famille.  » 

L'assassin  était  heureusement  pour  lui  en 
mesure  de  payer  l'amende.  Toute  la  bande  s'en 
alla  satisfaite  après  avoir  laissé  deux  moutons  en 
cadeau.  Comme  vous  pouvez  le  voir,  la  Justice 
ne  perd  pas  plus  là-bas  ses  droits  que  chez  nous. 

Le  22  août,  vers  la  fin  du  jour,  je  vis  arriver, 
seule,  portant  des  poulets  en  bandoulière,  une 
grande  femme,  plutôt  jeune,   tenant  en  main  un 


88  LES  FEMMES  AU  CONGO 

bâton  long  comme  une  lance;  elle  était  vêtue 
décemment  d'un  pagne  en  indienne  à  carreaux 
rouges,  qui  lui  couvrait  même  les  reins,  portant 
de  gros  anneaux  de  cuivre  aux  pieds.  Droite  et 
d'allure  simple  et  fière,  elle  s'arrêta,  immobile 
comme  un  soldat,  en  face  de  nos  cases,  me 
regardant  fixement  comme  pour  attendre  une 
interrogation. 

Que  voulait  cette  femme?  J'étais  intrigué. 

Borme,  que  j'avais  fait  appeler  l'interrogea. 
C'était  la  cheffesse  d'un  village  des  alentours,  une 
veuve,  qui  venait  demander  justice  aux  blancs,  à 
propos  d'actes  de  pillage  et  de  violence  dont  elle 
avait  été  victime  de  la  part  d'un  chef  voisin.  On 
lui  promit  de  faire  venir  ce  chef,  et  elle  se  retira, 
laissant  ses  poules  en  offrande. 

Mais  ici  l'affaire  se  complique. . 

Deux  jeunes  noirs  ayant  été  envoyés  par  nous 
au  chef  accusé,  pour,  le  prier  de  se  rendre  au 
poste,  celui-ci,  sous  prétexte  qu'on  le  dérangeait 
dans  sa  sieste  ou  plutôt  dans  la  cuvée  de  son  vin 
de  palme,  leur  avait,  sans  autre  forme  de  procès, 
administré  une  maîtresse  volée.  Les  jeunes  gens 
revinrent  furieux,  naturellement.  Cette  fois,  on 
expédia  deux  Sénégalais  (ceux-ci  remplissent  ici  le 


LES  FEMMES  AU   CONGO  91 

rôle  de  gendarmes)  qui  sommèrent  le  chef  d'avoir 
à  comparaître  immédiatement,  sous  peine  d'être 
enlevé  de  vive  force. 

Hier,  toute  la  troupe,  composée  d'une  vingtaine 
d'individus,  hommes,  femmes  et  enfants,  se  pré- 
senta pour  le  palabre. 

On  rangea  tous  ces  gens  devant  les  cases,  et 
l'exposé  des  faits  commença,  long  et  compliqué. 
Un  noir,  parlant  assez  bien  le  français,  servait 
d'interprète. 

J'étais  président,  et  MM.  Borme  et  de  Ronde, 
le  nouveau  chef  de  poste,  étaient  mes  assesseurs. 
Un  fusil,  des  vases  en  terre,  des  petits  coffrets 
et  divers  menus  objets,  pris  chez  la  veuve,  étaient 
étalés  sur  le  sol. 

Une  cause  fut  écartée  immédiatement,  celle 
qui  avait  trait  à  l'acte  de  violence  exercée  sur 
nos  gens. 

La  seconde,  assez  compliquée,  fut  jugée  d'abord. 
Voici  ce  qui  s'était  passé  :  une  femme  du  village, 
appartenant  au  chef,  avait  été  prise  pour  épouse 
par  l'oncle  de  la  cheffesse  plaignante.  Cette 
femme,  après  plusieurs  années  de  cohabitation 
avec  son  mari,  avait  brusquement  quitté  celui-ci 
pour  retourner  à  d'anciennes   amours  dans  son 


92  LES  FEMMES  AU  CONGO 

pays.  Le  mari  abandonné,  furieux,  avait  été  trou- 
ver l'infidèle  et  lui  avait  tiré  à  bout  portant  un  co up 
de  fusil,  qui  avait  tué  un  enfant  qu'elle  portait  à  la 
mamelle. 

Le  meurtrier,  après  le  coup,  avait  pris  la  fuite 
et  était  disparu  dans  la  brousse.  Le  chef  du  vil- 
lage où  s'était  passé  le  meurtre  avait  sans  façon 
profité  de  ce  crime  pour  se  faire  administrera  lui- 
même  et  à  la  femme  une  indemnité  formidable;  et, 
en  l'absence  du  vrai  coupable,  avait  rendu  la 
nièce  de  celui-ci,  la  cheffesse,  responsable.  Un 
jugement  suspect,  prononcé  par  un  autre  chef 
voisin,  avait  condamné  celle-ci  à  lui  livrer  quatre 
captifs.  La  pauvre  femme,  ne  pouvant  fournir  que 
trois  esclaves,  dut  pour  le  reste  donner  cent 
cortades,  plus  plusieurs  mesures  de  sel,  sans 
arriver  à  contenter  le  chef  avide,  qui  vint  piller 
chez  elle,  sous  prétexte  de  compléter  le  tribut. 

C'était  à  nous  autres  blancs  que,  ruinée,  la 
malheureuse  femme  venait  en  appeler  de  ce 
jugement  inique. 

Après  avoir  entendu  soigneusement  les  nom- 
breux témoins,  je  condamnai  le  chef  à  rendre 
les  trois  esclaves,  plus  les  cortades  et  le  sel,  plus 
les    objets   pillés.   Quant  à   la   femme   qui  avait 


ARRIVEE    DE    LA     CIIEFFESSE. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  95 

quitté  son  mari  et  sur  l'enfant  de  laquelle  celui-ci 
avait  commis  l'attentat,  elle  fut  déclarée  libre  de 
vivre  à  sa  guise,  à  condition  toutefois  de  ren- 
dre à  la  famille  de  son  ancien  mari  un  cochon 
et  trente  cortades,  prix  que  les  parents  du  mari 
l'avaient  payée  elle-même. 

Il  fut  même  stipulé  que,  comme  la  première 
fois,  l'animal  serait  mangé  en  commun. 

Restait  le  fait  d'avoir  fustigé  nos  deux  envoyés  ; 
c'était  grave.  Voici  comment,  en  conscience,  je 
crus  devoir  punir  le  coupable  :  les  jeunes  noirs, 
qui  étaient  dans  une  colère  bleue  et  qu'on  avait 
toutes  les  peines  du  monde  à  contenir,  eurent  le 
droit,  séance  tenante,  d'administrer  dix  coups  de 
chicotte  chacun  sur  le  postérieur  du  chef. 

La  sentence  s'exécuta  devant  nous;  mais,  aux 
premiers  coups,  voyant  jaillir  le  sang,  j'arrêtai  le 
supplice.  La  chicotte  est  une  baguette  en  cuir 
d'hippopotame  dont  chaque  coup  entame  la  peau. 
En  somme,  la  peine  réduite  de  moitié  par  moi 
n'était  pas  la  mort  d'un  homme;  et  le  gredin  ne 
l'avait  pas  volé.  L'entrain  avec  lequel  les  deux 
moricauds  s'acquittèrent  de  leur  besogne  jeta 
une  note  gaie  au  milieu  de  cette  scène  sérieuse  ; 
l'un  d'eux,   dans  son  ardeur,    dépassa    même   le 


96  LES  FEMMES  AU  CONGO 

compte    d'un  coup  ou  deux.    On    fut    forcé    de 
l'arrêter. 

La  séance  terminée,  le  chef  prit  ses  cliques  et 
ses  claques  et  disparut  sans  demander  son  reste, 
suivi  par  sa  troupe,  qui  avait  pour  ce  beau  ré- 
sultat fourni  un  cabri  en  paiement  des  frais  de 
justice. 

Ce  supplice  de  la  chicotte  devient  véritable- 
ment cruel  quand  il  est  poussé  trop  loin  :  on  a 
vu  maintes  fois  des  hommes  mourir  sous  les 
coups.  A  Zélingoma,  c'était  un  nègre  gigantesque 
qui  remplissait  le  rôle  de  bourreau;  au  fond,  ce 
grand  diable  noir  n'était  pas  méchant;  le  plus 
souvent  il  avait  l'air  de  taper  très  fort  et  ne  faisait, 
en  réalité,  aucun  mal  au  patient,  lequel  néan- 
moins se  croyait  toujours  obligé  de  pousser  des 
cris  de  paon.  M.  Borme,  qui  est  un  brave  homme, 
fermait  les  yeux  à  propos  de  cette  mansuétude 
de  l'exécuteur  des  hautes  œuvres. 

Un  soir,  à  la  suite  d'une  petite  émeute  entre 
les  boys  et  les  cuisiniers,  ils  furent  condamnés, 
grands  et  petits,  à  recevoir  quelques  coups  de 
chicotte  :  ils  y  passèrent  tous,  sans  trop  se  plain- 
dre ;  reslait  un  petit  malheureux  de  sept  à  huit 
ans,  qui  attendait  son  tour  en  tremblant.  L'her- 


LES  FEMMES  AU  CONGO  99 

cule  noir  l'amena  vers  nous  et  le  montrant  de  la 
main  :  «  Non,  dit-il,  y  a  trop  petit  pour  moi,  moi  y 
a  pas  cœur  à  taper  là-dessus.  » 

Bien  entendu,  on  laissa  aller  le  gamin,  qui  était 
bien  la  plus  sale  petite  vermine  que  l'on  pût 
trouver  et  qui  prit  la  fuite  en  riant  et  gambadant. 

Chez  nous,  les  femmes  ne  sont  jamais  frappées, 
il  n'en  est  pas  de  même  dans  l'État  belge. 

Je  fus  encore  pris  pour  arbitre  dans  une  autre 
affaire,  assez  peu  ragoûtante,  cette  fois;  jugez 
plutôt  : 

Des  Bacotas,  accompagnés  de  leur  chef  et  de 
son  fils,  étaient  venus  à  la  station  avec  une 
douzaine  de  femmes.  Ils  avaient  passé  la  nuit 
dans  un  petit  village  formé  par  les  cabanes  des 
porteurs  sénégalais  et  autres  nègres.  Il  y  avait 
eu  tam-tam,  naturellement,  c'est-à-dire  danse  et 
musique,  jusqu'à  près  de  deux  heures  du  matin. 
Ces  Bacotas,  complètement  sauvages  et  plus  guer- 
riers que  les  Bacougnies  qu'ils  tiennent  en  dépen- 
dance par  la  terreur,  n'ont  aucune  espèce  de  pré- 
jugés au  point  de  vue  de  la  décence  et  des  mœurs; 
très  âpres  au  gain,  au  besoin  ils  trafiquent  même 
de  leurs  femmes. 

Or,  ce  matin,  au  moment  de  quitter  le  camp,  le" 


1G0  LES  FEMMES  AU  CONGO 

chef  nous  amena  une  vieille  sorcière,  qui  n'était 
autre  que  sa  mère  ;  elle  était  accompagnée  d'un 
jeune  Sénégalais  qu'elle  accablait  d'injures  et  au- 
quel elle  montrait  le  poing  avec  fureur  :  il  s'agissait 
d'une  réclamation  de  paiement  de  la  part  de  la 
vieille  guenon  au  jeune  homme;  quant  à  la  mar- 
chandise livrée  par  elle,  il  m'est  difficile  de  la 
qualifier;  je  laisse  à  la  sagacité  du  lecteur  le  soin 
de  deviner.  Le  Sénégalais,  qui  ne  voulait  donner 
que  la  moitié  du  prix  convenu,  prétendait  avoir 
été  trompé  sur  la  qualité  de  ladite  marchandise, 
qu'il  n'avait  pu  examiner  dans  l'obscurité;  ce  n'est 
qu'au  lever  de  l'aurore  qu'il  aurait  reconnu  l'in- 
digne tromperie  :  «  Y  a  trop  vilain!  hurlait  le 
jeune  guerrier,  moi  pas  vouloir  payer  plus.  »  Du- 
rant ce  temps,  le  chef,  plein  de  dignité,  demeurait 
immobile  et  sévère,  appuyé  sur  son  bâton  de  com- 
mandement, richement  orné  de  clous  en  cuivre. 

Je  crus  dans  cette  étrange  affaire  devoir  me 
récuser  comme  juge  et  renvoyai  les  parties,  sans 
rien  vouloir  examiner  à  fond. 

C  est  en  remplissant  ces  graves  fonctions  que 
je  parvins  à  tuer  le  temps,  qui  s'écoulait  bien 
tristement  à  Zélingoma.  Il  est  vrai  que  j'ai  eu 
d'autres  distractions  :  ainsi  la  fièvre  et  les  insectes 


LES  FEMMES  AU  CONGO  101 

dévorants,  tels  que  puces,  moustiques,  fouroux  et 
autres  vermines,  ne  m'ont  pas  laissé  une  minute 
de  relâche,  sans  compter  les  crapauds,  serpents, 
araignées  et  mille  bêtes  immondes  qui  me  tour- 
mentaient nuit  et  jour.  Quelle  délicieuse  contrée! 

Il  y  a  bien  la  chasse  aux  bêtes  sauvages,  qui 
grouillent  dans  les  forêts  environnantes  ;  mais 
dans  ces  expéditions  c'est  généralement  la  fièvre 
qu'on  rapporte  en  fait  de  gibier. 

Quant  à  l'élément  féminin,  il  est  par  trop  répu- 
gnant; ça  fait  peine  à  regarder.  S'il  doit  en  être 
ainsi  tout  le  long  du  parcours,  il  y  a  des  chances 
pour  que  mon  livre  projeté  des  «  Femmes  au 
Congo  »  soit  peu  intéressant. 

Heureusement  M.  Bonne  me  rassure  et  m'af- 
firme que  Brazzaville  me  réserve  des  surprises. 


\K 


CHAPITRE  VI 


Les  femmes-chefs.  —  Dalila.  —  On  arrive  pas  à  Braz- 
zaville sans  s'faire  de  bile....  —  La  galanterie,  les 
unions.  —  Mme  Louettières,  scène  de  jalousie.  —  Sen- 
sible mais  oublieuse. 


Vous  avez  pu  voir  que  j'ai  parlé  plusieurs  fois 
de  femmes-chefs  dans  mon  récit;  à  ce  propos,  je 
n'ai  jamais  pu  me  rendre  compte  exactement  de 
l'étendue  de  leur  pouvoir,  ni  savoir  si,  à  l'instar 
de  la  plupart  des  grandes  souveraines  de  l'Eu- 
rope, elles  profitaient  ou  abusaient  de  leur  situa 
tion,  pour  s'offrir  toutes  les  satisfactions  charnelles 
à  leur  portée.  Dans  tous  les  cas,  elles  passent  en 
général  pour  être  moins  féroces  que  les  hommes  : 
c'est  déjà  quelque  chose. 

Quand  je  repris  ma  navigation  sur  le  Niari,  en 
compagnie  du  beau-frère  de  M.  Fondèrc, 
M.  Borme,  il  y  eut  encore  une  intermittence  dans 


104  LES  FEMMES  AU  CONGO 

nos  relations  avec  le  beau  sexe.  Les  spécimens 
rencontrés  par-ci  par-là  laissaient  beaucoup  à 
désirer  au  point  de  vue  séduction.  Je  dois 
même  ajouter  que  jusqu'à  Brazzaville,  à  part 
l'aventure  de  la  caverne  de  Macabandilou,  aven- 
ture dans  laquelle  une  nouvelle  Dalila  vendit  à 
M.  Jacot  le  secret  de  la  retraite  de  son  époux 
Mabîéla,  les  femmes  ne  jouèrent  aucun  rôle  dans 
notre  odyssée.  Si,  pourtant,  durant  la  petite 
guerre  qui  eut  lieu  entre  les  tribus  révoltées  et  la 
colonne  Marchand,  elles  servirent  souvent 
d'otages,  pour  obliger  les  noirs  à  capituler  ou  à 
livrer  leurs  chefs.  À  cet  effet,  on  enlevait  les 
femmes  de  vive  force  dans  les  villages  et  on  ne 
les  rendait  que  sous  condition,  un  peu  chiffonnées 
par  les  Sénégalais,  il  est  vrai,  mais  en  somme  pas 
maltraitées. 

Il  y  en  eut  bien  quelques-unes  d'enfumées 
dans  la  caverne  de  Macabandilou,  mais  ce  fut  un 
accident,  comme  il  en  arrive  souvent  dans  les 
guerres  d'Afrique. 

J'insiste  sur  le  rôle  de  l'aimable  créature  qui 
fut  la  cause  première  du  massacre  des  siens. 
L'histoire  de  l'humanité  est  toujours  pareille, 
dans  tous   les  temps,  sous  toutes    les  latitudes, 


LES  FEMMES  AU  CONGO  107 

a  tous  les  degrés  de  civilisation.  Dans  combien 
d'affaires  criminelles  ne  voyons-nous  pas  des 
femmes  complices  livrant  leur  amant  au  bour- 
reau ?  En  général,  il  faut  avouer  qu'elles  n'ont  l'hé- 
roïsme du  sacrifice  que  pour  leurs  enfants;  elles 
ne  pardonnent  la  défaite,  ni  à  leurs  maris, 
ni  à  leurs  amants,  et  n'ont  admiration  que  pour 
la  réussite  ou  la  victoire;  c'est  bien  dans  leur 
bouche  qu'on  trouve  toujours  le  Vœ  victis. 


. 


On  arrive  pas  sans  s'faire  de  bile 
A  Brazzaville  ! 


dit  la  chanson.  En  revanche,  dans  ce  trou  à  fièvre, 
où  règne  généralement  la  famine,  et  où  la 
mamarde  semble  avoir  établi  un  de  ses  quartiers 
généraux,  la  galanterie  bat  son  plein.  Il  faut  bien 
passerle  temps.  MM.  les  administrateurs,  délégués, 
chefs  de  poste,  trésoriers,  etc.  (je  ne  parle  pas 
des  colons,  puisqu'il  n'y  en  a  pas)  s'en  donnent,  je 
ne  dirai  pas  à  cœur  joie,  mais  autant  qu'ils 
peuvent. 

Car  que  faire  en  un  poste  à  moins  que  l'on  ne  flirte? 
Les  petites  dames  loangos,  Mlles  Souris,  Moulin- 


108  LES  FEMMES  AU  CONGO 

à-Café...,  et  autres  ouistitis  promènent  leurs 
jolis  museaux  noirs  et  leur  petite  laine  frisée,  à 
la  tombée  de  la  nuit,  clans  les  allées  de  manguiers 
et  les  chemins  défoncés  et  broussailleux  de  la 
localité.  De  temps  à  autre,  des  petits  scandales 
défrayent  les  conversations  des  coloniaux  :  des 
femmes,  dites  de  blancs,  se  font  pincer,  flagrante 
delicto,  avec  les  boys  (exactement  comme  dans 
le  inonde  certaines  grandes  dames  avec  leurs 
valets)  ;  bref  toute  une  petite  contrefaçon  de  nos 
mœurs  aristocratiques  et  boulevardières  ;  il  n'y 
manque  que  la  police  des  mœurs. 

Les  Sénégalais,  brochant  sur  le  tout,  donnent 
le  la  dans  ces  petites  saturnales.  Il  est  vrai  de 
dire  qu'ils  sont  remarquablement  doués  comme 
chefs  d'orchestre. 

Mais  n'allons  pas  si  vite  et  ne  promettons  pas  j 
20  lus  de  beurre  que  de  pain]  il  y  a  un  revers  à  cette 
jolie  médaille. 

Ce  n'est  pas  tout  à  fait  sans  danger  qu'on  prend 
part  à  ces  festins  du  cœur. 

Et  la  garde  qui  veille...,  etc. 

N'en  défend  pas  nos  administrateurs  et  officiers. 

Demandez  plutôt  à  X.... 


M.    ET   Mme  X...    (MARIAGE). 


10 


LES  FEMMES  AU  CONGO  111 


Mais  soyons  convenable  et  n'oublions  pas  que 
nous  sommes  historien. 

La  population  féminine  est  composée  d'éléments 
très  variés:  cela  lient  à  ce  que  Brazzaville  est  le 
point  de  halte  et  pour  ainsi  dire  le  caravansérail 
de  toutes  les  expéditions  dans  l'intérieur,  soit 
qu'elles  montent,  soit  qu'elles  redescendent.  J'y 
ai  vu  des  échantillons  de  toutes  les  races  de 
femmes  exotiques,  des  violettes,  des  rouges,  des 
jaunes,  des  noires,  en  un  mot  tous  les  degrés  de 
la  gamme  foncée. 

Je  neveux  pas  vous  faire  le  récit  des  mariages, 
unions  passagères  et  petits  esclandres  auxquels 
j'ai  assisté,  ça  serait  trop  compliqué.  Sachez 
seulement  qu'en  général  ces  dames,  je  parle  de 
celles  qui  sont  attitrées,  sont  traitées,  quelques- 
unes  avec  politesse,  d'autres  avec  familiarité, 
d'autres  enfin  un  peu  comme  des  domestiques; 
néanmoins  on  a  plutôt  des  égards  pour  elles  et  on 
ne  les  brutalise  jamais;  quelques  gifles  de  temps 
à  autre,  rarement  des  raclées.  Le  fameux  chasseur 
d'éléphants,  Louettières,  était  peut-être  le  seul 
qui  dépassât  les  limites  dans  les  palabres  avec  son 
épouse.  La  belle  Mwe  Louettières,  une  puissante 
cariatide,   lui    donnait  peut-être    quelque    motif 


112  LES  FEMMES  AU  CONGO 

d'être  jaloux,  mais  le  plus  souvent  cette  jalousie, 
comme  il  arrive  en  général,  s'exerçait  à  côté. 

Il  me  souvient  d'une  scène  que  m'a  racontée 
M.  Durant,  mon  aimable  propriétaire  à  Brazza- 
ville, scène  qui  se  passa  près  de  mon  schimheck 
(habitation).  Une  nuit,  vers  les  deux  heures  du 
matin,  on  heurta  violemment  à  la  porte  de  sa  case.! 
M.  Durant,  ayant  ouvert,  se  trouva  face  à  face  avec. 
Louettières  un  peu  ivre  et  le  revolver  au  poing  : 
«  Ma  femme  est  ici  »,  hurla  ce  dernier,  menaçant. 
M.  Durant,  voyant  l'exaltation  du  chasseur,  le  fit! 
entrer  poliment  et,  lui  ayant  fait  visiter  les  deux 
pièces  qui  composaient  son  logement,  l'accompa- 
gna jusqu'à  la  sortie  et,  avant  de  le  quitter,  lui 
dit  :  «  M.  Louettières,  voilà  qui  est  bon  pour 
aujourd'hui,  mais  si  la  même  scène  se  renouvelait 
une  autre  fois,  vous  ne  trouverez  pas  mauvais  que; 
je  vous  reçoive  avec  ma  carabine.  » 

Où  était  passée  Mme  Louettières  cette  nuit-là? 

Je  ne  saurais  vous  le  dire.  Ce  qu'il  y  a  de  certain, 
c'est  qu'à  la  suite  de  cette  escapade  elle  reçut 
une  raclée  homérique  et  prit  la  fuite  ;  elle  retourna 
à  Bongha,  son  village,  situé  à  l'embouchure  de  la 
Sangha,  tout  près  du  poste  de  Lirangua;  ce| 
village  est  habité  par  des  cannibales. 


SOEUR  DE   Mme  LOUETTIÈRES   ET   UNE   AMIE    BAPFOUROUX. 

10. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  115 

e  devais    la  rencontrer   plus   tard    dans    des 
circonstances  extrêmement  tragiques. 

J'avais  fait  de  cette  belle  anthropophage  un 
dessin  qui  a  été  égaré  ou  plutôt  que  je  la 
soupçonne  d'avoir  pris  dans  mon  carton;  je  ne 
puis  en  revanche  que  vous  fournir  le  portrait  de 
sa  sœur,  en  compagnie  d'une  amie  assez  peu 
séduisante,  une  Bapfouroux.  Cette  sœur,  comme 
vous  pouvez  juger  d'après  l'image,  n'avait  ni  sa 
stature,  ni  sa  beauté,  beauté  à  la  vérité  un  peu 
barbare.  Je  profiterai  de  la  circonstance  pour 
vous  présenter  une  autre  de  ses  camarades,  celle- 
là,  femme  de  Sénégalais,  Sénégalaise  elle-même, 
la  créature  la  plus  sans  gêne  (c'était  son  nom)  qu'on 
puisse  imaginer.  Mon  ami  d'Encausse  de  Ganties, 
le  trésorier,  en  a  fait  une  photographie  qui  donne 
assez  une  idée  des  allures  de  cette  personne  qui 
n'aimait  pas  à  être  embarrassée  par  le  costume  et 
qui  se  souciait  fort  peu  du  qu'en  dira-t-on„ 
Remarquez  qu'elle  était  plutôt  fidèle  à  son 
tirailleur,  mais  en  réalité  peu  bégueule. 

Une  observation  en  passant. 

On  pourrait  peut-être  croire  que  les  femmes  de 
couleur  sont,  dans  le  choix  de  leurs  affections,  peu 
sensibles  à  ce  que  nous  appe  Ions  la  beauté  ou  la 


11C  LES  FEMMES  AU  CONGO 

forme;  "c'est  une  erreur  complète,  et  j'ai  remar- 
qué qu'elles  s'occupaient  beaucoup  plus  volon- 
tiers des  jeunes  gens  beaux  ou  bien  faits  que  des 
vieux,  laids  ou  mal  bâtis.  Par  hasard,  elles  aiment 
les  grandes  barbes  et  j'en  ai  vu  tomber  en  extase 
devant  des  têtes  de  sapeurs.  Je  vous  conterai 
même  plus  tard  à  ce  sujet  une  scène  amusante 
vue  à  mon  retour. 

En  attendant,  en  fait  d'histoires  sentimentales, 
veuillez  écouter  le  récit  d'un  petit  fait  bien  simple 
qui  m'a  véritablement  ému. 

C'était  pendant  ma  période  de  querelle  avec 
Marchand,  lequel  refusait  obstinément  de  me 
laisser  partir  sans  lui  vers  le  haut  fleuve,  sous  le 
fallacieux  prétexte  que  je  serais  indubitablement 
dévoré  par  les  Bondjos;  en  réalité,  surtout  parce 
qu'il  est  très  autoritaire  et  me  voulait  entièrement 
sous  sa  coupe;  ceci  dit  sans  amertume  ni 
rancune. 

J'assistais  donc  le  cœur  gros  au  départ  du  petit 
vapeur  Y  Antoinette,  qui  emportait  à  son  bord 
trente-quatre  tirailleurs,  le  lieutenant  Largeot, 
deux  sergents  noirs  et  un  blanc,  M.  Dat,  à  desti- 
nation de  Banghi. 

J'avais  vu  filer  Y  Antoinette  déroulant  son  long 


LES   FEMMES   AU  CONGO  119 

panache  de  fumée  derrière  elle,  me  laissant  plein 
d'amers  regrets  :  j'avais  tant  compté  partir  avec 
elle!  mais  ces  regrets  n'étaient  rien  à  côté  de  la 
douleur  d'une  jeune  négresse,  pleurant  en  silence, 
les  yeux  obstinément  attachés  sur  le  bateau  qui 
emportait  un  beau  Sénégalais,  son  ami,  le  tirailleur 
Mamahdou.  Pauvre  fille!  nous  la  vîmes  revenir 
lentement,  le  désespoir  imprimé  sur  le  visage; 
j'avoue  que  cette  douleur  muette  me  toucha  au 
point  de  me  faire  détourner  la  tête. 

Je  devrais  pourtant  être  cuirassé  depuis  que  je 
suis  en  Afrique,  car  j'ai  déjà  assisté  à  des  choses 
bien  émouvantes.  Je  crois  toutefois  que  l'abandon 
volontaire  ou  forcé  des  êtres  qu'on  aime  est  ce 
qu'il  y  a  de  plus  dur  au  monde. 

Il  y  a  malheureusement  un  correctif  à  cette 
histoire  plutôt  touchante  : 

Je  crois  les  nègres  très  légers  et  très  oublieux; 
j'en  eus  la  preuve  flagrante  peu  de  jours  après 
le  petit  événement  que  je  viens  de  raconter. 

Je  vis  la  négresse  qui  m'avait  paru  si  éplorée, 
jouant  et  riant  avec  un  autre  Sénégalais  sur  la 
grand'place  du  poste  de  Brazzaville.  Je  ne  pus  en 
croire  mes  yeux. 

Cela  m'a  remis  en  mémoire  une  autre  histoire 


120  LES  FEMMES  AU  CONGO 

authentique,  arrivée  il  y  a  deux  ou  trois  ans  à 
Saint-Louis. 

Une  jolie  Sénégalaise,  en  puissance  d'époux, 
avait  lié  connaissance  avec  un  galant  tirailleur.  Le 
mari,  averti  et  jaloux  à  juste  titre,  fît  savoir  à 
son  rival  qu'il  le  tuerait,  s'il  continuait  ses  rela- 
tions avec  sa  femme. 

Ce  qu'il  avait  prédit  arriva  :  le  séducteur, 
surpris  en  flagrant  délit,  fut  poignardé.  On  arrêta 
le  meurtrier  ainsi  que  la  femme,  qui  d'abord  avait 
pris  la  fuite,  mais  qu'on  retrouva  le  soir  même 
dans  une  espèce  de  bastringue  des  environs,  se 
livrant  à  des  exercices  chorégraphiques,  tout 
comme  si  rien  ne  s'était  passé. 

Amenée  devant  le  juge  instructeur,  celui-ci  lui 
fit  des  remontrances  à  propos  de  sa  conduite 
vraiment  incroyable  après  le  meurtre  d'un  homme 
qu'elle  paraissait  chérir  tendrement  :  «  Vous 
n'avez  pas  d'àme  et  le  souvenir  de  ce  malheureux 
n'a  donc  laissé  aucune  impression  dans  votre 
cœur?  » 

Ce  à  quoi  elle  répondit,  avec  un  grand  calme  r 
«  Mais  puisqu'il  était  mort.  » 


L'ABANDONNÉE   ET   Mlle   KAMBISSI,    DITE    MOULIN   A   CAFÉ. 

Il 


CHAPITRE  VII 


L'odyssée    d'une    princesse.  —   Je    manque    fonder    un 
empire.  —  Les  femmes  rouges. 


Ne  vous  attendez  pas  à  m'entendre  vous  rap- 
porter les  petits  cancans  et  potins  de  la  localité. 
Il  y  aurait  trop  à  faire  et  ça  pourrait  vous  fati- 
guer. Une  dernière  histoire,  que  je  ne  pouvais 
omettre,  c'est  celle  de  la  Princesse,  qui  est  pas- 
sablement drôle  (l'histoire  ou  la  princesse  à  votre 
choix). 

La  négresse  en  question,  car  c'est  d'une 
négresse  qu'il  s'agit,  a  été,  par  l'entremise  de 
M.  de  Brazza,  qui  m'a  avoué  lui-même  n'y  avoir 
rien  compris,  expédiée  du  ministère  au  capitaine 
Marchand,  pour  être  ramenée  par  lui  dans  le  Bar 
Banda,  sa  patrie.  C'est  quelque  joyeux  fumiste 
qui  a  dû  monter  ce  bateau. 


124  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Voici  l'histoire  de  cette  personne  de  qualité  : 
prise  à  l'âge  de  six  ou  sept  ans  par  les  Arabes 
esclavagistes,  elle  fut  vendue  en  Egypte,  où  elle 
nous  dit  avoir  beaucoup  souffert.  Comme  elle 
entrait  un  jour  dans  le  détail  de  ces  souffrances, 
Germain,  qui  ne  perd  jamais  l'occasion  d'être 
gai,  s'écria  :  «  Oh!  je  connais  ça,  vos  souffrances, 
c'est  évidemment  terrible,  mais 

Ça  ne  ressemble  en  rien 
Au  supplice  du  pal, 
Oui  commence  si  bien 
Et  qui  finit  si  mal. 

Puis,  je  ne  sais  plus  au  juste  par  quelle  suite 
de  péripéties  elle  habita  successivement  Constan- 
tinople,  l'Italie,  l'Angleterre,  en  dernier  lieu  la 
France.  Elle  ne  parle  du  reste  que  l'italien.  En' 
Europe,  elle  me  paraît  surtout  avoir  exercé  la 
profession  de  bonne  d'enfants.  Parfaitement 
insignifiante  du  reste,  et  en  mesure  de  lutter 
avantageusement  avec  un  singe,  au  point  de  vue 
physique,  elle  me  fait  l'effet  de  n'avoir  gardé 
aucun  souvenir  de  son  pays  :  elle  ignore  non 
seulement  le  nom  de  ses  parents  mais  celui  de 
son  village. 

Quelle  est  cette  mystification? 


MARIE-THERESE,    PRINCESSE. 


11. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  127 

Est-ce  un  agent  politique  qu'on  dépêche?  Est- 
ce  un  espion?  tout  peut  se  supposer.  Un  jour 
qu'elle  avait  un  petit  coup  d'absinthe  dans  la 
tête,  elle  m'a  raconté,  me  croyant  sans  doute 
Italien,  à  cause  de  mon  nom,  et  de  la  langue  que 
je  parle  assez  bien,  elle  m'a  raconté,  dis-je,  qu'elle 
avait  vécu  avec  les  Italiens  à  Massaouah,  durant 
la  campagne  d'Abyssinie.  Quel  diable  de  métier 
pouvait-elle  faire  là-bas?  et  comment  se  trouvait- 
elle  au  camp  de  Baratieri?  Mystère  ! 

Sans  enfler  outre  mesure  l'importance  de  cette 
affaire,  il  est  permis  de  se  demander  à  quoi  cor- 
respond Tenvoi  de  cette  femme  dans  un  pays  où 
elle  ne  peut,  si  on  l'y  abandonne,  qu'être  très 
malheureuse.  D'autre  part,  la  Princesse  nous 
exècre  cordialement,  et  elle  ne  s'en  cache  pas. 
Cette  haine  n'a  d'égal  que  son  amour  pour  les 
Italiens. 

Si  c'est  par  simple  humanité  qu'on  croit  devoir 
agir  de  la  sorte  envers  elle,  il  n'y  a  aucune  raison 
pour  qu'on  n'en  fasse  pas  autant  à  l'égard  de  tous 
les  petits  chefs  nègres  que  nous  rencontrons 
journellement,  réduits  à  l'esclavage  et  menés  à 
coups  de  bâton  et  de  pied  dans  le  bas  du  bas  du 
dos.  Ces  princes  me  paraissent  tout   aussi  inté- 


128  LES  FEMMES  AU  CONGO 

ressants  que  la  princesse  du  Dar  Banda,  Marie- 
Amélie  ou  Thérèse,  je  ne  sais  plus  au  juste. 

Dans  tous  les  cas,  cette  princesse  nous  a  forte- 
ment égayés  durant  le  séjour  à  Brazzaville. 

La  pauvre  fille  était  tombée  amoureuse  de 
Marchand,  et  le  capitaine  dut  presque  employer 
la  violence  pour  se  débarrasser  de  ses  assiduités  : 
on  a  beaucoup  parlé  d'une  tentative  d'invasion 
qu'elle  fît  à  son  égard  :  une  nuit,  paraît-il,  il  fut 
éveillé  par  la  clarté  d'un  flambeau  qui  lui  illu- 
minait brusquement  le  visage.  Il  se  dressa.  Devant 
lui,  tenant  un  bougeoir  d'une  main  et  de  l'autre 
écartant  sa  moustiquaire,  il  aperçut  une  figure 
de  femme  noire,  dont  les  yeux  flamboyaient.  Le 
capitaine,  qui  pourtant  est  un  brave,  eut  peur  : 

«  Que  me  voulez- vous,  fit-il  effaré.  —  Rien, 
répondit  en  tremblant  Marie-Thérèse,  car  c'était 
elle.  Je  voulais  seulement  vous  faire  mes  adieux; 
je  sais  que  vous  partez  demain  pour  la  guerre. 

—  Vous  êtes  fort  aimable,  grogna  le  dormeur, 
mais  si  ça  vous  est  égal,  nous  remettrons  ça  à 
demain  matin.  »  Et  il  se  retourna  brutalement 
vers  la  ruelle. 

Elle  devait  échouer  également  auprès  du 
pauvre    Simon     (mort     depuis).     Simon    s'était 


LES  FEMMES  AU  CONGO  131 

amusé,  pour  nous  divertir,  à  lui  jouer  en  plein 
air  des  scènes  d'opéra-comique,  dans  lesquelles 
elle  finissait  par  couper. 

C'est  cet  animal  de  Vitu  qui  lui  avait  persuadé 
d'abord  que  Marchand  l'adorait  sans  oser  décla- 
rer sa  flamme,  parce  qu'il  était  extrêmement 
timide]  cette  timidité  de  jouvenceau  du  capitaine 
Marchand   était  une  trouvaille. 

Je  disais  qu'après  Marchand,  ça  avait  été  le 
tour  de  Simon,  puis  le  lieutenant  de  vaisseau 
Morin  (mort  également)  fut  indiqué  par  Vitu 
comme  susceptible  d'enthousiasme  pour  la  prin- 
cesse; mais  celui-ci  ne  devait  pas  lui  laisser  une 
seconde  d'espoir  :  oubliant  même  toutes  les  lois 
de  la  galanterie,  il  lui  avait  flanqué  son  pied 
dans...  etc. 

En  désespoir  de  cause,  Marie-Amélie  se  ra- 
battit sur  votre  serviteur.  Vitu  avait  poussé  la 
plaisanterie  jusqu'à  lui  persuader  que  le  peintre, 
poussé  par  une  ambition  effrénée,  n'était  pas 
éloigné,  si  elle  y  consentait,  de  lui  demander  sa 
main,  avec  l'intention  de  fonder  un  empire 
au  centre  africain. 

Marie-Thérèse  à  ce  propos  me  fit  elle-même 
des    ouvertures,    que    je     ne    repoussai    point 


132  LES  FEMMES  AU  CONGO 

complètement;  les  conditions  de  notre  union 
future  furent  même  débattues  sérieusement  : 
il  fut  convenu  que  je  lui  tolérerais  une  garde 
de  noirs  solidement  charpentés,  me  conten- 
tant du  titre  de  sultan  blanc,  elle  me  proposa 
également  d'écrire  au  pape  pour  mettre  nos  États 
sous  sa  protection:  il  fut  même  parlé  de  Caro- 
lus  Duran  comme  ministre  des  Beaux-Arts.  Ainsi 
que  vous  pouvez  juger,  elle  avait  de  grandes 
idées. 

Malheureusement  tous  ces  beaux  projets  de- 
vaient s'en  aller  en  fumée  et  je  perdis  de  vue 
cette  chère  princesse  au  delà  de  Banghi. 

Je  ne  la  regrettai  pas  outre  mesure,  car  au 
fond  elle  était  aussi  méchante  que  laide;  elle 
exécrait  cordialement  toutes  les  autres  femmes, 
surtout  les  jolies;  je  me  souviens  d'une  scène 
qu'elle  eut  sur  la  place  du  poste  avec  Mlle  Moulin- 
à-Café,  qu'elle  accabla  d'injures,  lui  reprochant 
hautement  son  manque  de  virginité,  avantage 
dont  elle  prétendait  avoir  le  monopole.  Ce 
reproche  ne  parut  du  reste  émouvoir  que  très 
peu  la  petite  Loango,  qui  n'avait  aucune  préten- 
tion au  prix  de  vertu. 

Lorsque   Marchand  se  fut  enfin  décidé  à   me 


L'ES  FEMMES   AU  CONGO  133 

lâcher,  la  princesse  embarqua  avec  moi  sur  la 
Ville-de-Bruges,  et  nous  quittâmes  Brazzaville, 
pour  nous  diriger  vers  le  Haut-Oubanghi  où,  je 
l'ai  dit,  je  devais  la  perdre  de  vue  définitivement. 
Je  n'ai  jamais  eu  de  ses  nouvelles  depuis. 

Qui  sait?  J'ai  peut-être  raté  un  trône. 

Avant  d'abandonner  Brazzaville,  je  dois  vous 
parler  des   Cassaïaises,  les  femmes  rouges. 

Les  femmes  dont  il  s'agit  sont  rouges,  non  pas 
à  la  façon  des  Indiens  d'Amérique,  qui  paraissent 
de  cette  couleur  simplement  parce  qu'ils  s'endui- 
sent d'ocre  rouge,  et  qui  en  réalité  sont  plutôt  des 
jaunes,  appartenant  à  la  race  asiatique  et  mon- 
gole, et  par  la  couleur  et  par  les  cheveux. 

Les  femmes  du  Cassai  ont  non  seulement  une 
peau  rougeâtre  d'un  ton  merveilleux,  mais  encore 
d'un  velouté  et  d'une  douceur  infinis  ;  beaucoup 
sont  jolies,  la  plupart  un  peu  fortes,  mais  admi- 
rablement construites.  J'ai  eu  l'occasion  d'en 
voir  une  troupe  nombreuses  la  factorerie  belge 
de  Kinchassa,  en  face  Brazzaville,  dans  l'Etat 
indépendant  ;  elles  étaient  employées  à  l'empile- 
ment dans  desr  sacs  et  au  portage  du  caoutchouc. 
Elles  montrent  dans  ce  travail  une  vigueur  toute 
masculine,    ce    qui    ne   les   empêche    pas    d'être 

12 


134  LES  FEMMES   AU  CONGO 

souples  et  agiles,  même  gracieuses;  mais  c'est 
surtout  leur  force  physique  vraiment  extraor- 
dinaire qui  m'a  frappé.  Je  me  demande  comment 
sont  les  mâles. 

Ces  belles  Peaux-Rouges  passent  pour  être 
très  enclines  à  la  volupté.  Le  docteur  Briard, 
directeur  de  la  factorerie,  et  mon  hôte  à  Kin- 
chassa,  m'a  donné  là-dessus  des  éclaircissements 
que  je  crois  convenable  de  garder  pour  moi.  Je 
craindrais,  au  point  de  vue  art  et  science,  d'exci- 
ter la  jalousie  de  nos  horizontales. 

Durant  le  voyage  que  j'effectuai,  sur  le  Congo 
et  l'Oubanghi,  passant  et  repassant  quatre  fois 
l'Equateur,  je  ne  vous  renouvellerai  pas  les 
descriptions,  déjà  faites  dans  mon  premier  livre, 
des  forêts  ombreuses  et  inextricables,  des 
brousses  impénétrables,  sans  routes  ni  sentiers,  des 
cours  d'eau  immenses,  semés  de  bancs  de  sable  et 
de  rapides,  grouillant  d'hippopotames,  de  tortues 
et  de  caïmans,  bordés  de  la  végétation  luxuriante 
des  tropiques  toute  remplie  d'animaux  sauvages 
et  de  reptiles  de  toute  espèce,  sans  compter  les 
hommes,  encore  plus  farouches  que  les  bêtes. 

Ceci  est  le  cadre  et  il  restera  le  même  durant 
tout  le  voyage. 


CHAPITRE  VIII 


Réflexions.  —  A  bord  de  la  Ville-de-Bruges.  —  Les 
femmes  bangalas.  —  Une  mère  courageuse.  —  Nous 
retrouvons  la  belle  MmeLouettières. —  Une  sirène  homi- 
cide. —  Femelles  bondjos. 


Respirons  un  instant  avant  de  nous  élancer  sur 
le  Congo,  c'est-à-dire  en  pleine  sauvagerie. 

Ici  va  commencer  une  véritable  exhibition  de 
femelles,  qui  n'ont  rien  de  commun  avec  la  femme 
telle  que  nous  la  rêvons  ou  concevons  dans  nos 
centres  civilisés,  surtout  dans  les  classes  moyennes 
de  la  société,  où  son  éducation  et  son  instruction 
en  font  autre  chose  qu'un  jouet  et  un  instrument 
de  plaisir  (j'excepte  naturellement  les  femmes  du 
demi-monde  et  même  du  monde,  qui  ne  sont  abso- 
lument que  cela). 

En  effet,  si  la  femme  est  souvent  notre  égale 


13ô  LES  FEMMES   AU  CONGO 

en  Europe,  c'est  tout  autre  chose  en  Afrique;  et 
je  dois  dire  qu'ici  la  plupart  des  aventuriers,  qui 
viennent  écumer  le  sol,  préfèrent  qu'il  en  soit 
ainsi.  Ils  ne  la  comptent  que  comme  une  distrac- 
tion utile,  un  délassement  nécessaire  ;  et  la  plu- 
part d'entre  eux  aiment  assurément  mieux  les 
caresses  d'une  esclave  que  le  cœur  d'une  femme. 

En  somme,  et  je  vous  prie,  mesdames,  de  ne 
pas  vous  fâcher  de  ce  que  je  vais  vous  dire  :  Si 
l'homme  y  perd  en  délicatesse  et  en  raffinement, 
il  y  gagne  en  force  et  en  autorité.  Il  est  avéré  que 
dans  les  milieux  où  l'influence  de  la  femme  do- 
mine, la  vitalité  et  l'énergie  de  la  race  humaine 
décroissent.  L'histoire  de  la  décadence  des  peu- 
ples est  là  tout  entière. 

Je  n'insisterai  pas  trop  sur  cette  façon  d'envi- 
sager les  choses,  qui  m'amènerait  à  démontrer  que 
«  la  femme  a  été  donnée  à  l'homme  pour  l'empêcher 
de  grandir  »,  ce  à  quoi  on  pourrait  me  répliquer 
que  la  nécessité  de  ce  développement  de  l'être 
masculin  n'a  jamais  été  prouvée. 

Laissons  donc  marcher  les  choses  humaines 
comme  elles  veulent,  de  même  qu'on  laisse  couler 
l'eau  des  fleuves,  et  continuons  notre  rôle  d'obser- 
vateur et  de  narrateur,  sans  nous  embarrasser  de 


FEMME     BANGALA 


12. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  139 

la  recherche  des  résultats  ou  des  causes,  et  sur- 
tout n'oublions  pas  la  première  des  vérités,  c'est 
que,  s'il  ny  avait  pas  de  femmes,  il  n'y  aurait  pas 
d'hommes;  et  vice  versa. 

Vous  imaginez-vous  par  impossible  une  société 
sans  femmes?  Ça  serait  du  propre. 

La  montée  du  Congo  sur  la  Ville-de-Bruges  fut 
beaucoup  moins  fertile  en  incidents  amoureux 
que  le  séjour  à  Brazzaville.  Nous  avions  bien  à 
bord  un  certain  nombre  de  naturelles  sans  compter 
la  princesse  du  Dar  Banda,  qui  me  battait  froid, 
depuis  qu'elle  s'était  aperçue  du  peu  de  solidité 
de  mes  projets;  mais  ces  dames  étaient  peu  faites 
pour  troubler  les  cerveaux  de  mes  compagnons 
de  route  ;  leur  laideur  les  mit  à  peu  près  à  l'abri 
des  tentatives  de  séduction  ordinaires  en  pareil 
cas.  Quelques  curieux  audacieux  ou  plutôt  affamés 
osèrent  nouer  des  intrigues,  intrigues  dont  ils  ne 
se  vantèrent  du  reste  pas  avec  ces  indigénesses, 
qui  étaient  en  majorité  des  Bangalas,  plus  ou 
moins  tatouées  en  reliefs  énormes  sur  la  face  et 
le  crâne,  qu'elles  portaient  rasé  à  l'instar  des  Japo- 
nais. Ces  aimables  personnes  étaient  les  épouses 
des  noirs  composant  l'équipage  de  notre  steam. 


140  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Leurs  maris  ne  me  parurent  pas  très  tourmentés 
par  la  jalousie  ;  un  peu  plus  de  succès  de  la  part 
de  leurs  moitiés  ne  leur  eut  peut-être  pas  déplu. 
L'un  d'eux,  ayant  appris  que  je  demandais  sa 
femme  pour  faire  un  croquis,  me  l'amena  avec 
empressement,  croyant  qu'il  s'agissait  de  tout 
autre  chose;  il  parut  très  étonné  de  me  voir 
rouvrir  toute  grande  derrière  lui  la  porte  de  ma 
cabine,  qu'il  avait  discrètement  fermée  en  se 
retirant.  J'avoue  que  l'idée  seule  d'être  enfermé 
avec  cette  guenon  ornementée  m'avait  terrifié. 

Mon  modèle  resta  cloué  immobile  devant  moi, 
n'osant  souffler  ni  lever  les  yeux.  Quand  je  lui 
montrai  mon  dessin,  elle  poussa  un  éclat  de  rire 
stupéfait  et  courut  chercher  ses  compagnes.  Les 
noirs  me  considérèrent  dès  lors  comme  un  sorcier, 
et  toutes  les  femmes  voulurent  avoir  leur  portrait, 
d'autant  que  la  séance  avait  été  payée  par  le 
cadeau  d'un  mouchoir;  mais  je  me  contentai  du 
spécimen  que  vous  avez  sous  les  yeux;  ce  qui 
n'empêcha  pas  le  capitaine  Germain  et  le  docteur 
Emily  de  faire  des  gorges  chaudes  à  propos  de 
ce  qu'ils  appelaient  mes  succès.  Vous  pensez  si  je 
leur  rendis  la  monnaie  de  leur  pièce,  et  peut-être 
avec  plus  de  raison. 


FEMME    DE     LA    HAUTE     SANGHA. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  143 

A  part  un  incident  dramatique  qui  survint  au- 
dessus  de  l'embouchure  du  Cassai',  rien  à  signaler 
à  propos  des  femmes  ;  l'incident  en  question  est 
plutôt  fréquent,  étant  donné  l'habitude  qu'ont  les 
noirs  de  s'endormir  sur  l'épaisseur  de  la  paroi  des 
bateaux  en  marche. 

Une  jolie  petite  fille  de  sept  à  huit  ans  s'étant 
laissé  choir  dans  le  fleuve,  fort  large  et  très 
rapide  en  cet  endroit,  sa  mère,  une  grande  et 
forte  gaillarde,  n'écoutant  que  son  dévouement, 
s'élança  à  sa  suite  et  parvint  à  saisir  l'enfant,  qui, 
du  reste,  nageait  comme  un  petit  poisson;  par 
malheur,  la  violence  du  courant  les  avait  empor- 
tées très  loin  toutes  les  deux,  avant  qu'on  eût  pu 
faire  machine  en  arrière;  une  pirogue  fut  mise  à 
l'eau  et  on  parvint  à  les  retirer  saines  et  sauves, 
mais  épuisées  de  fatigue. 

Nous  eûmes,  pendant  le  même  trajet  un  autre 
accident  à  peu  près  semblable,  sauf  le  dénoue- 
ment qui  fut  moins  heureux  :  un  de  nos  Séné- 
galais, qui  était  également  tombé  à  l'eau  fut,  au 
moment  où  l'adjudant  de  Prat,  descendu  en  piro- 
gue, allait  le  saisir,  happé  par  un  caïman^et  dis- 
parut en  poussant  un  grand  cri  et  en  [étendant 
brusquement  les  bras  au-dessus  de  l'eau. 


144  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Comme  vous  pouvez  juger,  les  pleine-eau  ne 
sont  pas  sans  inconvénients  dans  le  fleuve  Congo 

Un  peu  après  notre  entrée  dans  la  rivière  de 
la  Sangha,  je  lis  une  rencontre  tout  à  fait  inat- 
tendue. 

Quel  ne  fut  pas  mon  étonnement  en  apercevant 
sur  la  rive,  au  milieu  des  sauvagesses  de  l'endroit, 
n'ayant  d'autres  voiles  que  celui  de  l'atmosphère, 
une  grande  gaillarde,  vêtue  d'un  pagne  rouge 
éclatant,  ornée  de  bracelets,  colliers,  boucles 
d'oreilles  en  or,  etc.,  et  de  tout  le  luxe  constituant 
la  toilette  de  ce  qu'on  appelle  là-bas  une  femme 
de  blanc.  La  dame  en  question  me  faisait  des 
signes  de  la  main,  comme  à  quelqu'un  qu'on 
connaît;  et,  en  effet,  je  finis  par  me  la  rappeler  : 
c'était  Mme  Louettières,  laquelle,  vous  vous  sou 
venez,  s'était  sauvée  de  Brazzaville  à  la  suite 
d'une  querelle  un  peu  vive  avec  le  chasseur.  Elle 
était  retournée  dans  son  village,  à  Bongha,  près 
d'une  factorerie  hollandaise,  où  l'accueillit,  en 
tout  bien  tout  honneur,  un  ami  de  son  époux,  j 
M.  Laffitte,  un  joyeux  enfant  de  Montmartre,  mort 
hélas!  depuis  comme  tant  d'autres.  Ce  fut  cette 
belle  fille  qui  fut  la  cause  indirecte  du  meurtre 
de  Louettières. 


13 


U 


LES  FEMMES   AU  CONGO  147 

Mais,  comme  disent  les  romanciers,  n'antici- 
pons pas  sur  les  événements. 

C'est  à  parlir  de  Bongha,  que  le  cannibalisme 
bat  son  plein  et  durant  tout  le  reste  du  parcours, 
jusqu'à  Banghi,  nous  ne  devions  plus  rencontrer 
que  des  anthropophages. 

Dans  le  village  de  Balouï,  dont  toutes  les  ca- 
banes sont  surmontées  de  crânes,  nous  n'aper- 
çûmes aucun  habitant:  de  même,  chez  les  Hypem- 
bôs,  tout  le  monde  avait  pris  la  fuite.  Un  tirailleur 
Sénégalais,  après  avoir  rôdé  dans  le  village, 
s'étant  écarté  un  instant  dans  la  brousse  et  ayant 
aperçu  une  femme  indigène  qui  lui  faisait  des 
signes,  commit  l'imprudence  de  suivre  la  nymphe 
sous  bois;  le  malheureux  ne  reparut  jamais.  En 
vain  ses  camarades,  qui  l'avaient  vu  s'enfoncer  dans 
la  brousse,  fouillèrent-ils  tous  les  environs. 

Si  les  marmites  pouvaient  parler,  on  saurait 
certainement  à  quoi  s'en  tenir  sur  le  sort  de  ce 
pauvre  diable. 

Dans  un  autre  endroit,  sur  la  rive  belge,  nous 
ne  rencontrâmes  que  des  cases  également  vides 
et  toujours  ornées  de  crânes  ;  l'une  d'elles  ren- 
fermait la  fameuse  table  aux  sacrifices;  tout  au 
fond  de   cette   case  on  trouva,   blotties  dans   le 


143  LES  FEMMES  AU  CONGO 

coin  le  plus  obscur,  sous  des  nattes,  un  groupe 
de  jouvencelles;  ce  fut  un  sergent  sénégalais  qui 
découvrit  le  pot  aux  roses.  Ces  dames  poussèrent 
d'abord  des  cris  de  terreur,  mais  en  face  de  nos 
gestes  rassurants  elles  se  calmèrent  vite  ;  les 
perles  et  les  colliers  qu'on  leur  offrit  achevèrent 
de  nous  les  concilier;  puis,  comme  on  les  laissait 
libres,  ce  fut  une  véritable  fuite  adsalices.  Suivies 
par  plusieurs  de  nos  jeunes  gens  dans  cette  fuite 
vraiment  peu  rapide,  ces  filles  peu  sauvages  furent 
certainement  rejointes  sous  la  feuillée,  à  en  juger 
par  les  petits  cris  et  rires  que  j'entendis  dans 
les  bois.  Cette  fois,  heureusement,  personne  ne 
manqua  à  l'appel.  Sans  doute,  les  hommes  de  la 
tribu  étaient  à  la  chasse. 

Un  docteur  belge  m'a  raconté  une  aventure  un 
peu  pareille,  aventure  dans  laquelle  il  avait  failli 
succomber  glorieusement.  C'était  au  pays  des 
Monvous  :  s'étant  écarté  de  sa  troupe,  à  la  recher- 
che de  plantes  médicinales,  il  fît  la  rencontre  ino- 
pinée d'une  femme  qui  lui  fit  des  signes  plutôt 
encourageants;  le  docteur,  qui  est  jeune  et  aven- 
tureux, suivit  un  peu  imprudemment  la  sirène. 
Ils  firent  halte  dans  la  brousse  et  s'assirent,  je  ne 
dirai  pas  sur  le  gazon,  car  je  n'en  ai  jamais  vu  en 


13. 


LES    FEMMES   AU   CONGO  151 

Afrique,  mais  sur  le  sol.  Pendant  qu'ils  étaient  en 
grande  conversation,  conversation  toute  mimée, 
ils  furent  surpris  par  une  troupe  de  femmes  qui 
les  entourèrent  avec  des  cris  et  des  éclats  de 
rire. 

Jusqu'ici  rien  de  mal  ;  mais  la  curiosité  de  ces 
dames  alla  jusqu'aux  indiscrétions  les  plus  in- 
croyables :  elles  n'avaient  jamais  vu  de  blanc,  et 
elles  voulaient  se  rendre  compte.  Ls  pauvre  doc- 
teur crut  devoir  faire  bonne  contenance. 

Malheureusement  le  courage  a  des  limites,  et 
il  y  eut  peut-être  laissé  la  vie,  sans  l'arrivée  de 
plusieurs  de  ses  compagnons  qui  s'étaient  mis  à 
sa  recherche.  Il  rejoignit  le  gros  de  la  troupe, 
soutenu  par  ses  camarades  et  marchant  presque 
sur  les  genoux. 

On  peut  juger  par  cet  exemple  que  l'amour  dit 
platonique  n'aurait  qu'un  médiocre  succès  auprès 
des  dames  noires  ;  aussi  la  nature  y  a-t-elle  pourvu 
en  trempant  le  nègre  d'une  façon  exceptionnelle. 

Au  marché  de  Doundo,  village  habité  par  les 
terribles  Bondjos,  l'élément  féminin  nous  apparut 
nombreux  et  peu  aimable. 

Ici,  les  guerriers,  armés  jusqu'aux  dents  et 
taillés  en  hercules,  n'entendent  pas  la  plaisanterie 


152  LES  FEMMES  AU  CONGO 

à  propos  de  leurs  épouses;  du  reste,  on  ne  se 
risque  pas  à  flirter  avec  ces  personnes  aux  mâchoi- 
res affûtées  comme  des  scies.  Le  jeu  pourrait 
être  dangereux;  ce  qui  tendrait  à  prouver  que 
montrer  les  dents  est  encore  la  meilleure  façon 
de  s'attirer  le  respect. 

C'est  à  Doundô  que  j'ai  rencontré  le  plus  abo- 
minable type  de  goule  qu'on  puisse  imaginer  : 
figurez-vous  une  vieille  furie  hideuse,  qui  attirait 
par  des  gestes  démoniaques  et  des  glapissements 
suraigus  l'attention  des  tirailleurs  sur  sa  mar- 
chandise, s'emportant  violemment  quand  on  re- 
fusait de  traiter  avec  elle.  Le  chef  fut  obligé  de  la 
chasser  du  marché,  qu'elle  troublait  par  ses  voci- 
férations. 

Jusqu'à  Banghi,  mômes  populations  barbares 
et  féroces,  mêmes  femelles  aux  dents  de  chacal 
et  aux  regards  farouches  ;  quelques-unes  portent 
au  cou  et  aux  pieds  des  colliers  de  cuivre  rivés, 
dont  certains  pèsent  bien  de  quinze  à  vingt  kilos. 
Je  me  suis  demandé  comment  on  arrivait  à  fermer 
ce  singulier  bijou,  qui  m'a  paru  d'une  pièce  et 
beaucoup  trop  étroit  pour  laisser  passer  la  tête. 

Les  filles  ont  presque  toutes  des  coiffures  avec 
une  queue  tressée  qui  vient  en  avant,  en  forme 


LES  FEMMES  AU  CONGO  155 

de  trompe  d'éléphant;  un  petit  jupon  en  crin  vé- 
gétal leur  descend  très  bas  sur  la  croupe  et  sert 
de  prétexte  à  couvrir  leur  peu  ragoûtante  nudité. 
Ce  vêtement  bien  inutile,  à  moins  que  ce  ne  soit 
pour  chasser  les  mouches  et  les  moustiques,  est 
d'une  indécence  parfaite  et  ne  dissimule  rien  du 
tout. 


JEUNE   FILLE    DE    DOUNDO. 


14 


CHAPITRE    IX 


Banghi.  —  Sacrifices  humains.  —  Wadda,  les  N'Sak- 
karas.  —  Population.  —  Cannibalisme.  —  Guerre.  — 
Justice. 


C'est  en  pirogue  que  nous  remontâmes  la 
rivière  de  l'Oubanghi;  ce  cours  d'eau  est  barré 
par  de  nombreux  rapides,  qui  le  rendent  infran- 
chissable pour  les  steams  aux  eaux  basses;  il  est 
très  dangereux  en  tout  temps.  Après  trois  jours 
de  navigation  peu  agréable,  étant  donné  ce  nou- 
veau mode  de  transport,  entre  des  rives  plates 
mais  couvertes  d'une  riche  végétation,  nous  attei- 
gnîmes le  poste  de  Banghi,  qui  marque  le  point 
culminant  de  la  barbarie  en  Afrique. 

J'ai  fait  très  en  détail  la  description  de  ce  poste 
et  de  ses  alentours  dans  Vers  le  Nil  français  ;  je 
me  contenterai  donc  de  relater  les  faits  et  obser- 


160  LES  FEMMES  AU  CONGO 

vations  ayant  trait  à  mon  nouveau  genre  de  récit, 
récit  dans  lequel  je  dois  surtout  m'occuper  des 
individus  de  l'autre  sexe,  en  leur  fournissant  tou- 
tefois le  cadre  nécessaire  et  indispensable  à  leur 
action  et  au  milieu  dans  lequel  ils  se  meuvent. 

Quoique  l'élément  féminin  soit  nombreux  à 
Banghi,  la  galanterie  y  règne  beaucoup  moins 
qu'à  Brazzaville  et  les  quelques  blancs  qui  rési- 
dent ici  ne  contractent  pas  ce  qu'on  appelle  des 
mariages.  L'administrateur  Comte,  sans  être  un 
puritain,  a  d'autres  chiens  à  fouetter. 

Il  règne  au  poste  une  grande  activité  :  il  s'agit 
de  veiller  au  passage  de  la  mission  Marchand  et 
de   défendre   la    station   contre    les    populations  i 
voisines,  qui  ne  sont  pas  commodes. 

Néanmoins,  l'amour  n'y  perd  pas  tout  à  fait  ses  I 
droits  et  les  aventures  galantes  vont  leur  train, 
accompagnées  toujours  des  mêmes  petits  scan- 
dales, enlèvements,  infidélités  constatées  ou  non,  j 
et  autres  peccadilles  peu  graves  en  territoire  con- 
golais. J'ai  dit  plus  haut  que  je  n'ai  jamais  vu 
frapper  ou  fouetter  aucune  femme  dans  le  Congo 
français;  mais  si  les  femmes,  en  général,  ne  sontïj 
pas  très  maltraitées  en  Afrique,  néanmoins  chez 
les  nègres,  comme  chez  nous,  il  y  a  des  maris  qui  I 


FEMME    DE    BANGHI 


14. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  163 

ne  se  gênent  pas  à  l'occasion  pour  leur  allonger 
quelques  taloches.  Je  me  souviens  qu'à  Banghi, 
quand  un  de  ces  messieurs  se  laissait  aller  à  des 
mouvements  de  vivacité  envers  son  épouse,  celle  ci , 
sachant  parfaitement  que  les  blancs  n'aimaient  pas 
qu'on  frappât  les  femmes,  poussait  des  cris  de 
p#on  à  la  plus  légère  chiquenaude,  à  tel  point 
que  dans  les  commencements  je  me  figurais  sans 
cesse  qu'on  assassinait  ces  dames.  Je  finis  bientôt 
par  connaître  la  ficelle  et  ne  plus  m'émouvoir, 
même  aux  appels  les  plus  désespérés. 

Ce  n'est  pas  à  dire  pourtant  qu'il  n'y  ait  pas  de 
sévices  et  même  de  cruautés  commises  vis-à-vis 
des  femmes;  ces  sévices  ont  eu  lieu  souvent  à 
propos  de  faits  peu  graves  en  eux-mêmes,  mais 
touchant  de  près  ou  de  loin  aux  intérêts  ou  à  la 
cupidité  des  blancs;  dans  ce  dernier  cas,  ces  bons 
blancs  peuvent  devenir  des  bêtes  féroces  :  témoin 
la  scène  dont  M.  de  Brazza  m'a  montré  la  repro- 
duction photographique.  Il  s'agit  de  deux  petites 
filles  de  huit  à  dix  ans,  ayant  eu  les  poignets 
coupés.  Ces  enfants,  paraît-il,  avaient  commis  le 
crime  de  travailler  à  la  récolte  du  caoutchouc 
pour  d'autres  que  pour  l'État  indépendant. 

Est-ce  vrai? 


164  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Quoiqu'il  en  soit,  j'ai  vu  de  mes  yeux  les  pho- 
tographies en  question,  qui  étaient  de  grande 
dimension  et  prouvaient  absolument  la  réalité  de 
ces  révoltantes  atrocités. 

J'ai  eu  par  Comte  beaucoup  de  détails  sur  les 
sacrifices  humains,  dont  le  véritable  centre  est 
Liranga  et  qui  s'étendent  dans  toute  la  partie  du 
continent  comprise  entre  le  Cassai  et  le  Bar-el- 
Gazal. 

C'est  surtout  la  mort  des  chefs  qui  donne  pré- 
texte à  ces  hécatombes,  dont  les  femmes  font  le 
plus  souvent  les  frais. 

Le  chef  de  poste  Costa  m'a  montré  plusieurs  de 
ces  malheureuses  qui  avaient  échappé  au  supplice 
en  se  réfugiant  chez  les  blancs.  L'idée  de  subir 
ce  que  l'on  appelle  le  dernier  outrage,  de  la  part 
des  soldats  du  poste,  ne  les  avait  nullement 
arrêtées. 

Dans  une  autre  circonstance,  M.  Costa  avait 
fait  empoigner  et  chicoter  d'importance  une 
vieille  cheffesse  nommée  Comba-Becha,  qui,  durant 
une  maladie,  s'offrait  le  luxe  de  faire  éventrer  une 
jeune  fille  chaque  matin  pour  se  rendre  les  féti- 
ches favorables.  Cette  vieille  furie  osa  se  plaindre 
de  la  méchanceté  du  blanc,  qui  n'avait  pas  com- 


la   petite    katy  (femme  de  Sénégalais). 


LES  FEMMES  AU  CONGO  167 

pris  qu'elle  ne  faisait  qu'obéir  à  un  usage  antique, 
usage  approuvé  et  entretenu  soigneusement  par 
les  féticheurs.  Comte  m'a  également  raconté  plu- 
sieurs fois,  à  propos  de  femmes  qui  s'étaient 
réfugiées  à  sa  station,  pour  échapper  au  massacre, 
des  histoires  invraisemblables  de  cruauté  :  après 
une  de  ces  débauches  de  meurtres,  qui  s'était 
passée  à  une  vingtaine  de  kilomètres  nord-est  de 
la  station,  il  avait  pris  tous  les  Sénégalais  dispo- 
nibles et  était  remonté  jusqu'au  village  où  avait 
eu  lieu  cette  boucherie.  Le  village  en  question 
avait  été  incendié  et  tous  les  habitants  prison- 
niers, moins  les  femmes  et  les  enfants,  avaient  été 
passés  par  les  armes.  Des  émissaires  furent 
ensuite  expédiés  par  lui,  pour  inviter  les  chefs  de 
la  contrée  environnante  à  se  rendre  au  poste  de 
Banghi,  sous  peine  de  voir  leurs  villages  rasés. 
Beaucoup  se  rendirent  à  l'appel;  Comte  en  pro- 
fita pour  nouer  avec  eux  des  relations  commer- 
ciales et  leur  arracher  la  promesse  formelle  qu'il 
n'y  aurait  plus  de  sacrifices  humains. 

Ont-ils  tenu  parole  ? 

Dans  tous  les  cas,  cet  acte  de  rigueur  fit  cesser 
pour  un  temps  les  agressions  contre  le  poste  et 
répandit  une  salutaire  terreur  chez  les  Bondjos. 


168  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Comte,  avec  lequel  j'ai  exploré  la  contrée  et 
fait  une  expédition  de  plusieurs  jours  dans  le 
haut,  par  delà  des  rapides  de  l'Éléphant  et  de 
l'En-Avant,  jusqu'à  Wadda,  m'a  mis  de  plus  entre 
les  mains  le  journal  du  poste  et  toute  une  série 
de  notes  sur  les  N'Sakaras,  avec  l'autorisation 
d'en  tirer  le  parti  que  je  jugerais  convenable. 

Je  pense  qu'on  me  saura  gré  de  ce  développe- 
ment que  j'avais  un  peu  négligé  dans  mon  pre- 
mier volume,  étant  donné  la  surabondance  des 
matières  à  traiter. 

Voici  le  résumé  de  ces  notes,  y  compris  mes 
observations  personnelles. 

Les  N'Sakaras  forment  la  plus  puissante  nation 
du  Haut-Oubanghi  et  ont  pour  chef  le  fameux 
Bangassou,  l'allié,  le  protégé  des  Français.  Les 
Belges,  qui  étaient  en  relation  avec  lui  avant 
nous,  lui  ont  donné  le  titre  de  sultan.  Les 
N'Sakaras  sont  répandus  sur  les  territoires  com- 
pris entre  le  Koto  et  le  Bali,  sur  la  rive  droite  de 
l'Oubanghi.  On  n'a  pas  de  données  suffisantes 
pour  établir  le  chiffre  même  approximatif  de  la 
population.  Il  est  probable  qu'elle  dépasse 
25  000  habitants;  le  nombre  des  femmes  est  de 
beaucoup  supérieur  à  celui  des  hommes,  à  cause 


15 


LES  FEMMES  AU  CONGO  171 

du  trafic  et  de  la  vente  continuelle  des  adultes  et 
des  enfants  mâles.  Toutefois,  cette  population 
tend  beaucoup  à  diminuer,  grâce  aux  sacrifices 
humains  et  à  l'exportation  des  esclaves  à  l'Etat 
indépendant.  Ce  sont  ces  esclaves  que  nos 
voisins  les  Belges  ont  appelé  des  libérés  par  un 
euphémisme  vraiment  monstrueux;  c'est  en 
réalité  la  traite  ressuscitée  effrontément  en  pleines 
possessions  européennes,  là  où  l'esclavage  est 
aboli  de  droit  par  nos  lois  internationales. 

-  Notre  établissement  définitif  sur  la  rive  gauche 
du  MBomou  doit  supprimer  ces  causes  de  dépeu- 
plement. La  population,  disséminée  sur  un  terri- 
toire assez  vaste,  se  compose  surtout  de  N'Sakaras 
proprement  dits.  On  rencontre  également  quel- 
ques villages  d'esclaves  Boubous  et,  le  long  du 
Koto  et  du  M'Bomou,  des  villages  de  Yakomas 
qu'ils  appellent  Dendis. 

La  plupart  des  N'Sakaras  sont  grands,  forts  et 
assez  intelligents;  ils  ont  des  aptitudes  remar- 
quables pour  la  marche  et  font  d'admirables 
porteurs.  En  dehors  de  la  chasse  et  de  la  danse, 
ils  travaillent  fort  peu  et  laissent  ce  soin  à  leurs 
femmes,  parmi  lesquelles  on  trouve  de  fort  beaux 
types;   elles   sont  considérées    comme   esclaves, 


172  LES  FEMMES  AU  CONGO 

mais  généralement  bien  traitées;  elles  ont  même, 
dit-on,  voix     délibérative    dans    les    assemblées 
.extraordinaires,    où    se    discutent    les    intérêts 
généraux. 

Ce  sont  les  femmes  qui  s'occupent  de  la  cul- 
ture et  de  tous  les  travaux  en  général.  Cette 
culture  se  fait  surtout  le  long  des  thalwegs,  à  la 
place  des  arbres  abattus,  le  sol  des  plateaux 
n'étant  pas  d'une  fertilité  suffisante.  Il  est  toute- 
fois utilisé  pour  la  culture  du  maïs,  dont  on  fait 
deux  récoltes  par  an.  Les  hommes  s'occupent 
principalement  de  chasser,  de  pêcher  ou  de  faire 
la  guerre,  ou  même  de  fumer  leurs  pipes  (le 
tabac  que  récoltent  les  indigènes  en  grande 
quantité  est  partout  excellent;  les  femmes  en 
font  peut-être  un  usage  plus  considérable  que 
les  hommes). 

Les  plantes  qui  servent  à  l'alimentation  sont  :  le 
manioc,  la  patate,  Y  igname,  une  courge  dont  on 
mange  les  graines,  les  arachides  et  la  colocasse 
ou  târo. 

On  cultive  également  une  grande  quantité  de 
sésame,  dont  on  extrait  une  huile  qui  entre  dans 
la  préparation  de  presque  tous  les  aliments. 
h'éleusine  et  un  sorgho  donnant  un  gros  mil  sont 


15. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  175 

employés  pour  la  fabrication  d'une  bière  dont  les 
N'Sakaras  font  un  usage  immodéré.  Plusieurs  va- 
riétés de  bananiers,  donnant  des  bananes  douces, 
sont  cultivées  autour  des  villages.  Le  poisson  entre 
également  dans  une  faible  proportion  dans  l'ali- 
mentation des  N'Sakaras;  la  viande  de  chasse, 
fraîche  ou  fumée,  leur  sert  à  préparer  des  ragoûts 
que  les  blancs  mangent  fort  bien,  après  y  avoir 
ajouté  du  sel,  assaisonnement  fort  rare  et  peu 
apprécié  jusqu'alors,  si  ce  n'est  par  les  chefs.  Le 
petit  piment  rouge,  dit  pili-pili,  qui  pousse  à 
l'état  sauvage,  est  par  contre  répandu  à  profusion 
dans  tous  les  plats. 

Les  N'Sakaras  consomment  peu  de  vin  de 
palme,  mais  en  revanche  la  bière  est  très  com- 
mune chez  eux. 

On  en  fabrique  de  deux  espèces  :  l'une,  cuite, 
très  épaisse,  où  il  y  a  autant  à  boire  qu'à  manger, 
et  qu'on  appelle  Pi  et  l'autre  fermentée  seule- 
ment, filtrée  et  ayant  l'aspect  d'une  bière  blonde 
un  peu  sirupeuse,  qu'on  appelle  Togo.  Le  mil 
entre  pour  la  plus  grande  partie  dans  leur  pré- 
paration. 

La  chair  humaine  est  certainement  le  mets  de 
prédilection   des    N'Sakaras.    Tous  les   hommes 


176  LES  FEMMES  AU  CONGO 

tués  à  la  guerre,  à  la  chasse  ou  après  jugement, 
sont  scrupuleusement  mangés.  La  chair  des 
blancs,  dont  on  a  rarement  l'occasion  de  se  réga- 
ler, est  réputée  un  mets  exquis. 

Les  femmes,  d'ordinaire,  ne  sont  pas  admises 
à  ces  festins  et  cependant  ce  sont  elles  qui  dans 
toutes  les  circonstances  sont  chargées  des  soins 
de  la  cuisine.  La  chair  des  femmes  et  des  enfants 
est  d'autant  plus  appréciée  qu'on  en  mange  seu- 
lement dans  des  occasions  tout  à  fait  solennelles, 
telles  que  mariages  entre  fils  et  filles  de  grands 
chefs,  et  traités  d'alliance  avec  de  puissants 
voisins. 

A  propos  de  cannibalisme,  je  ferai  observer 
qu'on  s'est  trop  complu  à  prêter  aux  anthropo- 
phages des  figures  plus  terribles  et  plus  féroces 
qu'aux  autres  peuplades.  Tous  les  N'Sakaras  que 
j'ai  vus  avaient  plutôt  l'air  doux,  et  nous  avons 
longtemps  eu  à  notre  service,  comme  piro- 
guiers, des  Bondjos;  je  n'ai  jamais  remarqué 
dans  leur  physionomie  ces  airs  particulièrement 
effrayants  qu'on  prête  aux  gens  qui  se  nourrissent 
volontiers  de  chair  humaine. 

Est-ce  qu'on  voit  chez  nous  les  gens  qui 
aiment  la  viande  regarder  les  bœufs  ou  les  mou- 


FEMMES     N  SAKARAS. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  179 

tons  d'un  air  farouche  et  avoir  envie  de  se  jeter 
dessus?  Nous  mordons  très  bien  à  belles  dents 
dans  un  bifteck  ou  une  côtelette,  même  sai- 
gnants, sans  pour  cela  avoir  des  instincts  de 
férocité  ou  de  méchanceté  vis-à-vis  des  animaux 
qui  les  fournissent. 

Il  en  est  probablement  ainsi  des  cannibales, 
vis-à-vis  de  ceux  qui  ne  sont  pas  leurs  ennemis  ; 
une  fois  morts,  c'est  différent,  ça  devient  simple- 
ment de  la  viande,  et,  au  lieu  de  l'enterrer,  ils  la 
font  cuire  et  trouvent  cela  excellent,  que  dis-je, 
meilleur  que  les  autres  chairs.  C'est  peut-être 
vrai? 

Sommes-nous  beaucoup  moins  cruels  parce  que 
nous  ne  mangeons  pas  l'homme  que  nous  avons 
mis  à  mort?  Et  en  somme  il  est  préférable  d'être 
dévoré  après  son  trépas  que  d'être  supplicié 
avant,  ce  qui  est  le  cas  pour  les  prisonniers  faits 
par  les  Arabes  musulmans. 

L'histoire  de  ces  peuples  est  encore  obscure  ; 
chassés  des  régions  du  Bar-el-Gazal  par  les  inva- 
sions musulmanes,  ils  ont  été  en  partie  détruits. 
Les  nombreuses  luttes  qu'ils  ont  eu  à  soutenir 
ont  déterminé  les  N'Sakaras  à  se  grouper  autour 
de   chefs   influents.    Ainsi    s'est    formé    un  petit 


180  LES  FEMMES  AU  CONGO 

empire,   dont    le    dernier    chef   connu  s'appelait 
Boendiet  a  conservé  une  grande  réputation. 

Les  petits  chefs  de  village,  tout  en  étant  les 
vassaux  du  grand  chef,  sont  indépendants, 
comme  par  toute  l'Afrique  centrale,  et  se  font 
souvent  la  guerre  entre  eux. 

Ce  sont  surtout  les  rapts  de  femmes  qui  déter- 
minent ces  querelles.  C'est,  du  reste,  le  moyen 
employé  par  nous  autres  blancs  pour  amener  la 
soumission  des  noirs,  qui  font  tous  les  sacrifices 
pour  ravoir  leurs  épouses. 

Quand  un  chef  veut  déclarer  la  guerre  à  un 
autre  chef,  il  lui  fait  enlever  une  de  ses  femmes; 
le  second  répond  en  lui  faisant  faire  des  récla- 
mations par  un  messager,  qui  est  inviolable.  Celte 
inviolabilité  des  messagers  ressemble  absolument 
à  celle  des  hérauts  d'armes  du  moyen  âge.  Il  est 
extrêmement  rare  qu'il  arrive  malheur  à  ces 
envoyés,  qui  sont  quelquefois  porteurs  de  com- 
missions désagréables  ;  ils  ont  presque  toujours 
une  audace  de  langage  des  plus  provocantes 
pour  l'adversaire,  auquel  ils  reprochent  hardi- 
ment ses  méfaits,  et  qu'ils  menacent  des  plus- 
cruelles  représailles,  lui  déclarant  crûment  que 


IG 


LES  FEMMES  AU  CONGO  183 

les  cadavres  de  ses  guerriers  deviendront  la  proie 
du  vainqueur  et  qu'il  s'en  régalera. 

On  reconduit  ces  hérauts  avec  de  grands  égards 
jusqu'aux  frontières  ou  délimitations  des  terri- 
toires, et  on  ne  cherche  jamais  à  leur  tendre 
aucun  piège. 

Quand  les  deux  partis  se  sont  réciproquement 
tué  des  hommes  et  fait  des  prisonniers,  le  vain- 
queur envoie  à  nouveau  un  parlementaire  au 
vaincu,  qui  lui  en  renvoie  un.  Les  négociations 
sont  alors  entamées  et  durent  souvent  très  long- 
temps (les  nègres  sont  des  maîtres  diplomates) 
Une  fois  l'accord  fait,  les  chefs  font  X échange  du 
sang  et  s'envoient  des  chèvres  et  des  cabris, 
qu'ils  donnent  immédiatement  à  manger  à  leurs 
guerriers.  Ils  se  restituent  ensuite  leurs  femmes 
auxquelles  on  ne  s'avise  jamais  de  demander 
compte  de  l'emploi  de  leur  temps  durant  la  capti- 
vité. Il  est  vrai  qu'une  femme  noire  n'avoue  dans 
aucun  cas,  même  prise  sur  le  fait;  elles  ont  cela 
de  commun  avec  beaucoup  d'Européennes  et,  en 
général,  les  femmes  de  tous  les  pays.  On  restitue 
également  ceux  des  captifs  qui  n'ont  pas  été 
dévorés;  chacun  offre  à  l'autre  une  de  ses 
femmes,  enfin  ils  vont  passer  ensemble  quelque 


18^j  LES  FEMMES  AU  CONGO 

temps  dans  leurs  deux  villages,  où  on  fait  de 
grandes  fêtes,  qui  consistent  toujours  en  tam-tams 
et  en  festins. 

Ce  qu'on  appelle  la  justice  n'a  cours  que  pour 
les  esclaves  ;  les  chefs  ou  fils  de  chefs  ne  passent 
jamais  en  jugement  et  peuvent  se  livrer  à  tous 
les  actes  arbitraires  sur  la  personne  de  leurs 
sujets. 

Quand  un  esclave  est  convaincu  de  vol  envers 
le  chef,  ou  de  meurtre,  c'est  très  simple  :  ce  chef 
l'exécute  séance  tenante,  en  l'étranglant  lui-même 
avec  une  liane.  Si  sa  culpabilité  n'est  pas  prouvée, 
on  le  soumet  à  l'épreuve  du  poison.  Si  la  force 
toxique  du  breuvage  le  fait  tomber,  on  lui  coupe 
le  cou,  tandis  que  s'il  y  résiste,  il  est  libre.  Le 
préparateur  du  liquide  d'épreuve,  qui  est  tou- 
jours un  féticheur,  est  donc  maître  du  jugement; 
il  en  résulte  une  impunité  presque  certaine  pour 
ceux  qui  peuvent  le  payer  suffisamment. 

Les  vols  entre  esclaves  entraînent  seulement 
la  détention,  jusqu'au  moment  où  le  voleur  en  a 
remboursé  la  valeur. 

En  dehors  des  sacrifices  humains  qui  ont  lieu 
à  la  mort  des  chefs,  les  femmes  sont  rarement 
exécutées,  pour  n'importe  quel  méfait. 


TYPE    DE     MESSACiER. 


1G. 


LES   FEMMES  AU  CONGO  187 

En  effet,  elles  avalent  le  plus  souvent  la  coupe 
de  poison  sans  sourciller. 

Il  faut  qu'une  femme  soit  bien  vieille  ou  bien 
laide  pour  ne  pas  se  tirer  des  épreuves  auxquelles 
sont  soumis  les  coupables  des  différents  délits 
entraînant  la  peine  de  mort.  Les  féticheurs,  qui 
sont  à  peu  près  tous  des  paillards  avérés,  les 
sauvent  quand  même  et  se  font  payer  leurs  com- 
plaisances de  toutes  manières;  les  plus  pauvres 
d'entre  les  pécheresses,  outrepassant  le  procédé 
de  sainte  Marie  l'Égyptienne,  paient  et  d'avance 
et  après;  et  se  considèrent  même  comme  débi- 
trices indéfiniment  vis-à-vis  de  leurs  sauveurs. 
Ces  féticheurs   ont   encore   du   bon. 

Voici  en  passant  une  observation  physiologique 
que  j'ai  faite  sur  eux  :  ils  ont  tous  des  têtes  de 
boucs  ou  de  satyres  et,  si  l'on  en  croit  la  re- 
nommée, ils  ont  le  tempérament  de  leur  tête. 
C'est  du  reste,  paraît-il,  une  des  conditions 
d'admission  dans  ce  corps  de  docteurs. 


CHAPITRE  X 


Un  jugement  de  Bangassou.  —  Croyances   et   légendes 
Coutumes  et  mœurs.  —  Naissances  et  mariages. 


Le  sultan  Bangassou,  qui  règne  sur  les  N'Sakka- 
ras,  est  un  tyran  cruel,  dont  les  fantaisies 
bizarres  et  sanguinaires  sont  très  contrariées  et 
atténuées  par  la  présence  des  Français,  dont  il 
redoute  la  justice  et  la  colère.  Néanmoins,  ce 
souverain  se  passe  encore  de  temps  à  autre,  en 
catimini,  des  fantaisies  qui,  tout  en  voulant  être 
gaies,  sont  plutôt  féroces. 

Le  lieutenant  F ,  qui  me  paraît  sérieux,  m'a 

conté  de  lui  une  anecdote  indiquant  chez  ce 
prince  une  tournure  d'esprit  assez  humoristique 
et  facétieuse;  la  voici  tout  au  long  : 

Un  des  sujets  de  Bangassou  avait  commis  sur 


190  LES  FEMMES  AU  CONGO 

une  petite  fille  un  forfait  monstrueux,  qui  avait 
déterminé  la  mort  de  l'enfant;  le  coupable,  pour 
ce  fait,  avait  été  condamné  à  avoir  la  tête  tran- 
chée. Jusque-là,  rien  de  mieux;  mais  le  souve- 
rain, qui  aime  à  rire  et  a  des  prétentions  à  la 
clémence,  voulut  bien,  après  la  condamnation, 
soumettre  le  criminel  à  un  autre  interrogatoire, 
attendu  que  celui-ci  n'avait  rien  allégué  de  sérieux 
pour  sa  défense  :  «  Mais  enfin,  lui  dit-il,  comment 
as-tu  pu  arriver  à  un  acte  aussi  horrible?  »  Ce  à 
quoi  l'autre  ne  put  que  répondre,  sous  forme  d'ex- 
cuse, qu'il  avait  cédé  à  une  violence  extrême  d'ima- 
gination, qu'il  était  très  fort,  que...,  etc.  «  Ah! 
tu  es  si  fort  que  ça,  interrompit  le  souverain, 
ch  bien,  si  tu  remplis  les  conditions  que  je  vais 
t'indiquer,  tu  peux  encore  sauver  ta  tête.  » 

On  apporta  sur  le  lieu  du  supplice  une  peau 
d'antilope,  qu'on  tendit  fortement  sur  un  cadre 
de  bois.  (La  peau  d'antilope,  sans  avoir  l'épaisseur 
et  la  résistance  de  la  peau  d'éléphant,  est  connue 
pour  sa  solidité.) 

On  plaça  devant  l'appareil  ainsi  établi  le 
patient,  auquel  on  promit  la  vie  sauve,  si,  dans 
l'espace  de  temps  qui  séparait  du  coucher  du 
soleil,  il  parvenait,  à  l'aide  de  l'instrument  qui 


LES  FEMMES  AU  CONGO  191 

lui  avait  servi  à  commettre  son  crime,  à  perforer 
la  peau  en  question. 

Pendant  qu'il  tentait  courageusement  l'épreuve, 
et  afin  de  lui  donner  un  peu  d'entrain  et  de  gaieté, 
il  paraît  que  les  femmes  de  Bangassou  avaient 
été  autorisées  à  l'encourager  par  les  danses  les 
plus  suggestives;  mais,  hélas!  ces  dames  eurent 
beau  déployer  dans  la  circonstance  toute  la  grâce 
et  la  science  dont  elles  étaient  capables,  ce  fut 
peine  perdue  ;  le  pauvre  diable,  malgré  sa  bonne 
volonté,  ne  put  remplir  les  conditions  imposées 
et,  devant  toute  une  populace  mise  en  joie  par  ce 
spectacle,  eut  la  tête  tranchée;  et  son  corps  fut 
donné  à  manger  aux  assistants.  J'ai  le  regret 
d'avoir  égaré  le  croquis  du  patient  tentant  de 
sauver  sa  tête. 

Les  N'Sakkaras,  comme  les  noirs engénéral,  sont 
peu  portés  aux  idées  mystiques;  superstitieux  et 
croyant  aux  puissances  occultes,  ils  subissent 
volontiers  l'influence  de  féticheurs  ou  sorciers 
qui  seraient  eux-mêmes  en  relation  avec  les  bons 
et  les  mauvais  génies. 

Ces  peuples  n'ont  pas  de  genèse,  et  l'idée 
qu'il  peut  y  avoir  un  être  surnaturel,  créateur  de 
toutes  choses,  ne  les  a  jamais  préoccupés.  Goumba 


192  LES  FEMMES  AU  CONGO 

est  la  divinité  agissante,  mais  qu'on  ne  voit  pas. 
Goumba  est  le  maître  des  éléments  et  en  géné- 
ral le  maître  bienveillant,  tandis  que  Kourouba 
est  la  divinité  du  mal,  le  diable  des  N'Sakkaras, 
qui  fait  mourir  les  malades;  il  n'a  qu'un  œil, 
une  oreille,  un  bras  et  une  jambe!  et  remar- 
quez en  outre  qu'il  est  blanc,  comme  tous 
les  démons  ou  esprits  malfaisants  ;  de  là  sans 
doute  la  terreur  folle  que  nous  inspirons  aux 
petits  enfants  noirs;  quand  ils  nous  aperçoivent 
pour  la  première  fois,  on  les  voit  grimper  après 
leurs  mères  en  poussant  des  cris  aigus,  tout 
comme  des  petits  singes. 

C'est  Goumba,  le  bon  génie,  qui  renverse  de 
l'eau;  il  fait  du  feu,  le  soleil,  pour  éclairer  les 
N'Sakkaras  ;  il  tue  les  hommes  et  met  le  feu  à  leurs 
cases  avec  les  éclairs.  La  lune  est  également  son 
œuvre,  mais  ils  ne  s'expliquent  pas  ses  change- 
ments de  forme,  pas  plus  qu'ils  ne  s'expliquent  le 
mouvement  du  soleil. 

Voici  plusieurs  légendes  qui  sont  la  reproduc- 
tion exacte  de  ce  que  de  vieux  N'Sakkaras  ont 
raconté  à  Comte;  j'ai  cru  devoir  leur  conserver 
le  cachet  naïf  et  particulier  qui  les  distingue. 

«  Du  temps   du   chef   Boendi,    un  N'Sakkara 


LE  SULTAN  BANGASSOU,  CHEF  DES  N  SAKKABAS. 


17 


LES  FEMMES  AU  CONGO  195 

«  monta  au  ciel  avec  une  grande  corde;  Goumba 
«  lui  donna  une  femme,  avec  laquelle  il  redes- 
«  cendit  à  terre  :  il  la  montra  aux  N'Sakkaras  en 
«  leur  disant  d'où  elle  venait.  Alors  Goumba, 
«  fâché  de  cette  indiscrétion,  a  coupé  la  corde 
«  avec  laquelle  on  pouvait  monter  le  voir  et, 
«  depuis,  aucun  N'Sakkara  n'a  pu  y  retourner. 

«  La  femme  était  jeune,  de  race  noire  ;  elle  était 
«  très,  très  belle;  elle  est  morte,  il  y  a  bien  long- 
ce  temps,  au  village  de  Boendi  que  nous  occupons 
«  actuellement. 

«  Elle  resta  longtemps  avec  son  mari,  dont 
«  elle  eut  deux  fils;  mais  comme  ils  étaient  très 
«  forts  et  très  beaux,  les  N'Sakkaras  leur  disaient 
«  toujours  qu'ils  n'étaient  pas  bons,  parce  qu'ils 
«  n'étaient  pas  comme  eux.  Alors  la  femme, 
«  fâchée,  remonta  pendant  la  nuit  avec  ses  deux 
«  fils  chez  Goumba,  qui  leur  jeta  une  corde  et 
«  auquel  ils  racontèrent  tout  cela.  Goumba,  fort 
«  en  colère,  les  fît  redescendre  et  coupa  la  corde 
«  qui  tomba  par  terre.  Son  mari  la  vit  et  ne  la 
«  ramassa  pas;  il  croyait  qu'il  mourrait  s'il  la 
«  touchait.  » 

Voici  une  autre  légende  ayant  également  cours 
dans  le  pays  : 


196  LES  FEMMES  AU  CONGO 

«  Un  N'Sakkara  allait  à  la  chasse.  Son  chien  vit 
«  une  bête  et  se  mita  sa  poursuite.  La  bête  entra 
«  dans  le  trou  d'une  énorme  pierre  et  fut  suivie 
<c  parle  chien  et  l'homme.  L'homme  vitle  soleil  et 
«  eut  les  cheveux  et  les  sourcils  brûlés.  Le  soleil, 
«  qui  est  fait  comme  un  homme,  mais  qui  est  en 
«  feu,  lui  demanda  ce  qu'il  venait  faire;  illuirépon- 
«  dit  qu'il  était  venu  en  cherchant  son  chien.  Pen- 
ce dant  qu'il  causait,  le  chien  se  sauva  et  alla  voir 
«  la  lune.  Le  N'Sakkara  dit  alors  au  soleil  de  lui 
«  donner  son  fils  comme  guide  pour  aller  cher- 
«  cher  son  chien.  Ils  partirent  donc,  avec  le  fils 
«  du  soleil,  et  marchèrent  jusqu'à  ce  qu'il 
«  fit  nuit;  mais  le  fils  du  soleil,  qui  avait  du  feu 
«  sur  la  tête,  marchait  devant  lui  pour  l'éclairer. 
«  Ils  arrivèrent  ainsi  chez  la  lune.  Le  N'Sakkara 
«  ayant  sifflé  son  chien,  elle  lui  demanda  pour- 
«  quoi  il  venait  et  par  où  il  était  passé.  Le 
«  N'Sakkara  lui  raconta  comment  il  était  arrivé 
«  chez  le  soleil  et  comment  celui-ci  lui  avait 
«  donné  son  fils  comme  guide  pour  venir  recher- 
«  cher  son  chien.  La  lune  lui  offrit  un  de  ses  fils 
«  pour  le  manger,  mais  il  répondit  qu'il  ne  man- 
«  gérait  pas  d'homme  et  qu'il  préférait  la  viande 
«  de  femme,  mais  la  lune  refusa  de  lui  donner 


LE    DIABLE    DES    N  SAKKARAS. 

(Fac-similé  d'une  peinture   nègre.) 


17. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  199 

«  une  de  ses  filles.  Comme  le  chemin  était  très 

«  long   et    qu'il  avait    faim,    elle    lui    donna  un 

«  bœuf  qu'ils   mangèrent,   après    quoi   elle  l'ac- 

«  compagna  jusque  sur  la  terre,  à  l'ouverture  de 

«  la  grande  pierre  par  laquelle  il  était  entré. 

«  LeN'Sakkara  rentra  avec  son  chien  dans  son 

«  village  et  il  raconta  à  tout  le  monde  ce  qui  lui 

«  était  arrivé.  » 

Il  est  de  grand  usage  chez  les  N'Sakaras  de 
consulter  les  oracles  ou  augures;  quand  ils  ne 
s'adressent  pas  aux  féticheurs,  lesquels  naturelle- 
ment se  font  payer  grassement,  ils  ont  recours  à 
un  moyen  plus  économique  et  s'adressent  au 
Mbiri. 

Le  Mbiri  est  une  sorte  de  grillon  qui  fait  son 
trou  dans  la  terre.  C'est  l'oracle  des  N'Sakkaras. 
Quand  l'un  d'eux  veut  entreprendre  un  long 
voyage,  une  expédition  ou  aller  voir  un  chef  dont 
il  suspecte  les  intentions,  il  va  consulter  le  Aïbiri. 

Pour  cela,  il  coupe  deux  petits  morceaux  de 
bois,  qu'il  pose,  un  peu  avant  la  nuit,  devant  le 
trou  du  Mbiri  et  dit  en  en  montrant  un  :  «  Celui-ci 
est  le  mien  »,  et  en  montrant  l'autre  :  «  Celui-là  est 
celui  du  chef»  qu'il  va  trouver  et  qui  pourrait  lui 


200  LES  FEMMES  AU  CONGO 

faire  du  mal;  puis  il  va  se  coucher.  Le  lendemain, 
il  vient  voir  le  résultat.  Si  en  sortant  de  son  trou 
le  M'bîri  n'a  rien  déplacé,  le  résultat  est  douteux; 
si  le  bois  qu'il  a  choisi  est  placé  sur  celui  du  chef, 
c'est  qu'il  est  sûr  de  revenir  sain  et  saut,  tandis 
que  si  le  contraire  se  produit,  il  est  sûr  de  mourir 
ou  d'être  fait  prisonnier. 

Gomme  ces  épreuves  se  font  en  général  à  proxi- 
mité des  sentiers,  les  causes  de  déplacements 
des  bouts  de  bois  sont  très  multiples.  Peut-être 
même  le  M'biri  les  déplace-t-il  simplement  parce 
qu'ils  obstruent  l'entrée  du  trou. 

Quelques  mots  à  propos  des  coutumes  et  des 
mœurs. 

Le  pays  des  N'Sakkaras  est  à  peu  près  le  pre- 
mier pays  qu'on  rencontre,  dans  la  traversée  de 
l'Occident  à  l'Orient,  ayant  une  sorte  de  gouver- 
nement organisé,  qui  permette  de  réunir  une 
armée  obéissant  à  un  seul  chef,  le  sultan  Bangas- 
sou. 

Tous  les  hommes  non  mariés  et  en  âge  de 
travailler  sont  au  service  du  chef,  à  la  disposition 
duquel  ils  se  tiennent  toujours.  Ceux  qui  sont 
en  âge  de  porter  les  armes  composent  sa  garde, 


CONSULTATION    DU    M  BIM. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  203 

qui  occupe  des  cases  peu  éloignées  de  la  sienne 
et  généralement  disposées  en  demi-cercle,  sur  la 
place  derrière  laquelle  est  construit  le  village  du 
chef. 

Cette  garde,  habillée  à  l'européenne,  ou  plutôt 
à  la  mode  de  nos  Sénégalais,  c'est-à-dire  portant 
la  chéchia,  la  veste  et  les  pantalons  flottants  avec 
la  ceinture  en  étoffe,  est  armée  de  fusils  ancien 
modèle,  qui  ont  été  fournis  par  les  Français.  Elle 
compte  actuellement  trois  cents  hommes  environ, 
y  compris  le  cadre  de  sous-officiers  et  les  clairons, 
qui  ont  été  dressés  par  nos  instructeurs.  Bangassou, 
à  cheval  et  escorté  de  ses  femmes  qui  l'applau- 
dissent, aime  à  diriger  les  manœuvres  et  passer 
les  revues. 

Les  hommes  de  service,  les  parents  du  chef  et 
d'autres  chefs  ont  seuls  le  droit  de  pénétrer  dans 
le  village  de  Bangassou. 

Quand  il  boit  ou  fume,  tous  les  hommes  pré- 
sents claquent  des  doigts  ou  frappent  la  terre  de 
leurs  piques,  en  cadence,  sa  musique  se  fait 
entendre;  quand  il  se  trouve  dans  son  village,  ce 
sont  ses  femmes  qui  lui  rendent  cet  honneur,  en 
agitant  des  sonnettes. 

Tout  le  temps   que  les   femmes   ne  sont  pas 


204  LES  FEMMES  AU  CONGO 

mariées,  elles  peuvent  avoir  des  rapports  avec  qui 
elles  veulent. 

La  prostitution  paraît  même  très  naturelle  ;  les 
filles  de  chefs  font  des  tournées  dans  les  villages, 
probablement  pour  y  ramasser  une  dot. 

Tous  les  enfants  nés  hors  du  mariage  sont  la 
propriété  du  chef,  mais  il  nourrit  leurs  mères. 

Les  femmes  restent  enfermées  au  moment  de 
leurs  époques. 

Pour  faciliter  l'accouchement,  les  matrones 
font  absorber  à  la  patiente  la  poudre,  délayée 
dans  de  l'eau,  d'une  racine  qui  paraît  avoir  toutes 
les  propriétés  de  l'ergot  de  seigle. 

Dès  que  l'enfant  est  venu  au  monde,  on  le  lave 
avec  de  l'eau  fraîche,  puis  on  le  couche  sur  un 
lit  en  bambou  recouvert  d'une  peau  de  cabri. 

Après  sa  délivrance,  la  femme  reste  enfermée 
durant  quinze  jours. 

Quand  l'enfant  a  deux  mois,  on  réunit  les 
parents,  les  amis  et  les  habitants  du  village  où 
il  est  né;  suivant  la  richesse  du  père,  on  tue  un 
ou  deux  cabris,  que  les  assistants  mangent  en 
faisant  des  vœux  pour  que  le  nouveau-né  vive 
longtemps. 

On  perce  les  oreilles  aux  enfants  quand  ils  sont 


FEMMES    TATOUEES    DE    LA    SANGIIA. 


18 


LES  FEMMES  AU  CONGO  207 

encore  très  petits.  Les  tatouages  ne  sont  faits 
qu'entre  dix  ou  quinze  ans,  ainsi  que  le  perçage 
de  la  cloison  du  nez.  La  coutume  de  percer  les 
ailes  du  nez  aux  femmes  ne  date  que  de  l'arrivée 
des  Belges  dans  la  région.  Le  tatouage  du  front 
a  été  apporté  par  les  Zandés. 

Les  tatouages  les  plus  extraordinaires  que  j'ai 
vus  en  Afrique  sont  ceux  des  femmes  bangalas, 
qui  ont.  depuis  le  sommet  du  crâne  jusqu'à  la 
pointe  du  nez,  des  perles  de  chair  ayant  plus 
d'un  centimètre  d'épaisseur,  sans  compter  les  rin- 
ceaux et  feuilles  d'ornements  exécutés  en  relief 
sur  les  joues;  quant  aux  femmes  de  la  Sangha, 
dont  la  peau  ressemble  absolument  à  du  cuir  de 
Cordoue,  tant  elle  est  couverte  d'arabesques  et 
de  décorations  en  relief,  elles  respectent  absolu- 
ment leurs  visages.  Quelques-unes  ont  sur  la 
poitrine  et  dans  le  dos  des  raies  transversales  et 
des  hongroises  qui  les  font  ressembler  à  des  hus- 
sards noirs.  C'est  par  un  travail  long  et  doulou- 
reux qu'on  obtient  ces  jolis  résultats.  Les  artistes 
se  servent  pour  exécuter  ces  bas-reliefs  de  petites 
spatules  en  fer  tranchant.  La  coquetterie  fait 
supporter  le  supplice  avec  un  stoïcisme  admi- 
rable. 


208  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Les  N'Sakkaras  s'enduisent  tout  le  corps  avec 
un  mélange  d'huile  et  d'un  bois  rouge  broyé  qui 
contient  du  tanin  en  forte  proportion.  Ils  se  tan- 
nent pour  ainsi  dire  la  peau  et  évitent  ainsi  les 
piqûres  et  les  morsures  des  insectes,  et  surtout 
les  blessures  dont  les  Européens  ne  peuvent  se 
garantir  en  passant  au  travers  des  fourrés.  Sous 
les  bras  et  sur  la  poitrine,  les  femmes  se  frottent 
avec  l'huile  tirée  de  la  gousse  du  tamarinier.  Elles 
se  font  sur  le  front  des  raies  perpendiculaires  et 
d'autres  parallèles  aux  sourcils  avec  du  noir  com 
posé  d'huile  et  de  charbon  de  paille.  La  plupart 
vont  nues,  n'ayant  pour  tout  attirail  qu'une  cein 
ture  de  coris  (petits  coquillages  servant  de  menue 
monnaie  dans  une  grande  partie  de  l'Afrique; 
centrale.) 

Quand  les  N'Sakkaras  sont  malades,  ils  se  pei 
gnent  sur  le  corps,  avec  du  kaolin  ou  de  la  terrt 
d'ocre,  des  signes  cabalistiques.  (Ces  signes,  paraît 
il,  épouvantent  Karouba  (le  diable),  qui  quitt 
alors  la  case  du  malade.) 

Presque  tous  les  indigènes  se  liment  les  dent; 
pour  les  desserrer,  disent-ils,  du  collet  jusqu' 
l'extrémité.  Cette  coutume  commence  à  dispc 
raître  depuis  l'occupation  européenne.  On  a  lon£ 


EXECUTION    DES    ADULTERES. 


18 


LES  FEMMES  AU  CONGO  211 

temps  répandu  le  bruit  que  les  dents  limées 
étaient  le  signe  du  cannibalisme  ;  c'est  une  erreur 
absolue,  et  quantité  de  peuplades,  qui  ne  mangent 
pas  la  chair  humaine,  ont  les  dents  limées. 

Quand  un  chef  veut  se  marier  avec  la  fille  d'un 
autre  chef,  il  va  le  trouver,  lui  demande  à  voir  sa 
fille  et,  la  prenant  par  la  main,  il  dit  :  «  Je  suis 
content  de  cette  femme,  je  la  garde.  »  Quand  il 
la  ramène  dans  son  village,  on  fête  son  arrivée 
par  des  chants  et  des  danses. 

Ces  cérémonies  n'ont  pas  lieu  quand  il  prend 
pour  femme  la  fille  d'un  de  ses  sujets. 

Les  fils  de  chefs  reçoivent  leurs  femmes  des 
mains  de  leur  père,  à  moins  qu'un  autre  chef  ne 
leur  donne  une  de  ses  filles. 

Tous  les  matins,  le  chef  réunit  ses  femmes 
autour  de  lui  et  désigne  celle  avec  laquelle  il 
passera  la  nuit. 

Les  autres  N'Sakkaras  achètent  le  plus  souvent 
leurs  femmes,  à  moins  que  leurs  chefs  ne  leur  en 
donnent,  pour  se  les  attacher,  ou  en  récompense 
de  services. 

Une  femme  ordinaire  coûte  de  cinquante  à 
soixante  petits  colliers  de  perles  en  verre  rouge 


212  LES  FEMMES  AU  CONGO 

ou  blanc,  opaque;  un  de  ces  colliers  contient  un 
peu  plus  d'une  cuiller  à  café  de  perles. 

Une  belle  femme  coûte  un  fusil  à  piston  ou 
cinquante  fers  de  lance. 

Bangassou,  à  lui  seul  a,  paraît-il,  plus  de  mille 
femmes;  mais  comme  il  ne  peut  pas  les  nourrir 
toutes  dans  un  même  village,  il  a  trouvé  un  moyen 
pratique  et  économique  d'y  pourvoir  :  il  les  envoie 
en  subsistance  chez  les  autres  chefs,  qui  les  trai- 
tent le  mieux  qu'ils  peuvent. 

Ce  procédé  n'est  pas  sans  présenter  de  graves 
inconvénients.  Bangassou,  qui  a  des  espions  par- 
tout, apprend  souvent  qu'une  de  ses  femmes  a  eu 
des  complaisances  coupables  pour  un  de  ses 
sujets.  Il  envoie  alors  l'ordre  au  chef  de  village 
de  lui  amener  la  femme  adultère  et  son  complice. 
Il  les  fait  mettre  ensemble  à  la  barre  de  justice 
et  fait  rassembler  les  hommes,  les  femmes,  les 
enfants. 

Il  dit  alors  :  «  Cet  homme  a  eu  des  relations 
avec  ma  femme,  je  vais  le  tuer  devant  tout  le 
monde.  »  Puis  il  soumet  la  femme  à  l'épreuve  du 
poison.  Si  elle  tombe,  elle  est  convaincue  d'adul- 
tère et  mise  immédiatement  à  mort  avec  son  com- 
plice,  qui  est  donné  à  manger  aux  spectateurs. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  213 

Si  la  femme  résiste  à  l'épreuve,  elle  est  mise 
en  liberté,  parce  qu'elle  n'estas  coupable  ;  l'homme 
seul  est  mis  à  mort.  Drôle  de  logique  ! 

L'adultère  entraîne  la  condamnation  immédiate, 
quand  il  a  été  commis  avec  la  femme  d'un  chef; 
dans  les  autres  cas,  on  donne  au  complice,  qui  est 
attaché  à  la  barre,  un  délai  de  deux  lunes  pour 
racheter  avec  des  cabris,  des  armes  ou  autres 
objets,  le  dommage  causé  au  mari. 

Si,  au  bout  de  ce  délai,  il  n'a  pu  s'acquitter,  il 
est  exécuté  et  son  corps  donné  à  manger. 

Ces  exécutions  ne  sont  pas  rares. 


CHAPITRE   XI 


Médecine.   —    De   la  mort  et  du  culte    des    morts. 
Exorcismes.  —  Jeux,  danses,  musique. 


La  médecine  chez  les  N'Sakkaras,  comme  chez 
tous  les  noirs,  est  forcément  un  mélange  d'empi- 
risme et  de  pratiques  de  sorcellerie.  Leurs  méde- 
cins sont  plus  ou  moins  des  charlatans,  dont 
quelques-uns  arrivent  parfois  à  posséder  des 
recettes  qui  ne  sont  pas  plus  mauvaises  que 
d'autres. 

Ils  ont  du  reste  une  réputation  très  établie 
d'empoisonneurs  émérites  :  c'est  toujours  eux 
qu'on  charge  de  la  préparation  des  breuvages 
d'épreuve  à  l'usage  des  prévenus  de  vols,  d'assas- 
sinat ou  d'adultère,  prévenus  dont  la  culpabilité 
s'établit  d'après  les  effets  plus  ou  moins  caracté- 
risés du  poison  ingurgité  par  le  patient. 


216  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Ces  médecins-féticheurs  disposent  donc  ainsi, 
au  gré  de  leur  fantaisie  ou  de  leur  intérêt,  de 
la  vie  des  accusés,  sans  autre  contrôle  ni  respon- 
sabilité que  leur  conscience,  qui,  très  probable- 
ment, doit  avoir  une  élasticité  digne  de  celle  de 
certains  de  nos  docteurs  et  magistrats. 

Les  N'Sakkaras  connaissent  certainement  les 
propriétés  de  beaucoup  de  simples;  les  guéris- 
seurs-féticheurs  (qu'on  paye  après  guérison) 
s'en  servent  et  obtiennent  quelques  résultats, 
qu'on  attribue  à  leur  puissance  occulte. 

Ils  pratiquent  très  souvent  la  saignée  à  la 
langue. 

Pour  se  rendre  compte  de  la  quantité  de  sang 
écoulé,  ils  le  reçoivent  sur  une  feuille  de  bana- 
nier; pour  l'arrêter,  ils  frottent  la  langue  avec 
une  feuille  d'arbre,  d'un  vert  foncé,  qui  contient 
des  principes  hémostatiques  bien  caractérisés. 

Ils  guérissent  quelquefois  les  ulcères  et  obtien- 
nent d'assez  bons  résultats  pour  les  plaies  pro- 
duites par  les  lances  ou  les  couteaux.  Ils  rédui- 
sent les  fractures,  qu'ils  maintiennent  avec  des 
attelles  de  leur  fabrication  ;  mais  leur  art  ne  va 
pas  jusqu'à  empêcher  les  déviations,  gui  en 
général  sont  très  sensibles. 


LE    CRAPAUD      GUERISSEUR 


19 


LES  FEMMES  AU   CONGO  219 

D'autres  fois  ils  emploient  de  bizarres  méthodes 
pour  guérir  certaines  maladies  : 

Pour  les  maux  de  tête,  par  exemple,  ils  pren- 
nent un  crapaud  par  la  peau  du  dos  et  frottent 
consciencieusement  le  ventre  blanchâtre  de 
l'animal  sur  le  front  du  patient,  jusqu'à  ce  que 
ce  ventre  rougisse  légèrement,  ce  qui  arrive 
forcément  étant  donnée  la  friction,  qui  finit  par 
faire  affluer  le  sang  à  la  peau  du  batracien.  Je  ne 
sais  si  le  résultat  est  concluant,  mais  il  est 
certain  que  nous  voyons  dans  nos  villages  les 
commères  préconiser  des  remèdes  aussi  ridicules, 
témoin  l'emploi  de  clefs  dans  le  dos,  pour  arrêter 
l'écoulement  du  sang  par  le  nez;  les  colliers  de 
liçye,  pour  faire  passer  le  lait;  les  pommes  de 
ferre  dans  la  poche,  pour  calmer  les  rhumatismes; 
et  enfin  les  peaux  de  chat  sur  l'estomac,  pour 
empêcher  les  névralgies  ;  sans  compter  les  exploits 
des  empiriques,  assistés  de  vrais  docteurs,  qui, 
avec  les  somnambules,  donnent  les  consulta- 
tions les  plus  abracadabrantes,  d'accord  en  cela 
avec  certains  pharmaciens  spécialistes. 

Dans  beaucoup  de  cas  on  peut  voir  que  nos 
hommes  de  science  n'ont  rien  à  envier  aux 
féticheurs. 


220  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Quand  un  chef  est  malade,  on  commence,  avant 
d'avoir  recours  aux  guérisseurs,  par  prendre  cer- 
taines précautions  :  ainsi,  personne  ne  doit  faire 
de  bruit,  on  ne  fait  pas  de  musique  dans  ses  villa- 
ges, les  femmes  restent  dans  leurs  cases  ;  de  plus 
on  cherche,  par  des  moyens  tout  à  fait  étranges, 
à  établir  des  responsabilités  à  propos  de  la  ma- 
ladie; car  il  est  bon  de  remarquer  qu'on  suppose 
toujours  d'emblée  qu'il  y  a  eu  empoisonnement. 
On  rassemble  tous  les  habitants;  les  esclaves 
sont  placés  en  cercle,  et  le  chef  désigne  lui-même 
les  deux  qu'il  croit  coupables- 
Ces  malheureux  subissent  l'épreuve  du  joua, 
iastrument  composé  de  deux  disques  plans,  qu'on 
mouille  et  qu'on  place  l'un  contre  l'autre  ;  l'oracle 
dépend  de  l'adhérence  ou  de  la  non-adhérennce 
des  deux  disques. 

Quand  l'adhérence  se  produit,  l'esclave  est 
accusé  d'avoir  empoisonné  le  chef.  Il  nie  tou- 
jours; on  soumet  alors  un  poulet  à  l'épreuve  du 
poison. 

Si  le  poulet  résiste,  l'accusé  est  innocent, 
tandis  que,  si  la  bête  succombe,  il  est  immédia- 
tement mis  à  mort  et  son  corps  donné  à  manger 
aux  assistants. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  221 

J'ai  tenté  d'assister  une  fois  à  un  jugement 
semblable  aux  environs  de  Banghi;  mais  on  m'a 
donné  nettement  à  comprendre  qu'on  désirait 
me  voir  ailleurs:  je  n'ai  pas  insisté,  n'étant  pas 
en  force  pour  soutenir  mes  prétentions.  Comte, 
qui  m'accompagnait  en  cette  circonstance,  fut  le 
premier  à  me  déconseiller  toute  résistance. 

Quand  un  esclave  meurt  de  maladie,  on  lui 
creuse  une  fosse  au  fond  de  laquelle  on  le  place 
couché  sur  le  côté  droit,  les  genoux  ramenés 
contre  la  poitrine  et  les  deux  mains  réunies  sur 
la  tête. 
La  fosse  est  creusée  derrière  la  case  du  défunt. 
Lorsqu'une  femme  perd  son  mari,  elle  se  coupe 
les  cheveux  et  s'entoure  la  taille  avec  une  cein- 
ture en  raphia;  elle  reste  trois  lunes  dans  une 
case  séparée  en  dehors  du  village  et  elle  doit 
passer  son  temps  à  pleurer.  A  l'expiration  de  ce 
délai,  elle  va  se  baigner,  puis  reprend  la  vie 
ordinaire. 

Je  ferai  remarquer  en  passant  qu'il  n'y  a  pas 
à  plaisanter  avec  ces  démonstrations  de  douleur 
obligée  vis-à-vis  du  défunt  :  à  Bolobo,  nous  trou- 
vâmes une  femme  littéralement  assommée  devant 
la    porte   de    sa    case.    C'était   une   malheureuse 

19. 


222  LES  FEMMES  AU  CONGO 

veuve  qu'on  avait  surprise  en  train,  pour  se 
distraire,  d'esquisser  un  pas  folichon.  Ses  autres 
compagnes  s'étaient  charitablement  chargées  de 
la  correction. 

Combien  de  veuves  chez  nous  pourraient 
frémir  à  ce  récit  ! 

A  la  mort  d'une  de  ses  femmes  le  chef  ne  fait 
aucune  cérémonie. 

Par  exemple,  lorsqu'il  s'agit  du  trépas  d'un 
chef,  c'est  une  autre  affaire. 

Tous  ses  hommes  se  rassemblent:  on  le  couche 
et  on  l'attache  sur  un  tambour  en  bois,  et  ses 
guerriers  l'emportent  au  village  de  Bangassou, 
où  on  enterre  tous  les  chefs  N'Sakkaras. 

Comme  on  sacrifie  toujours  à  la  mort  du  chef 
un  certain  nombre  de  ses  esclaves  et  de  ses 
femmes,  beaucoup  d'entre  eux  se  sauvent  dans 
la  brousse,  pour  échapper  à  cette  coutume  bar- 
bare. Ces  malheureux,  qui  courent  risque  d'être 
rattrapés  ou  même  de  tomber  entre  les  mains  des 
habitants  d'autres  villages,  qui  les  empoisonnent 
toujours  ou  les  mangent,  cherchent,  s'il  y  a  des 
postes  de  blancs  dans  les  environs,  à  s'y  réfugier. 
J'en  ai  vu  qui  avaient  parcouru  à  travers  les  bois 
plus  de   200  kilomètres  pour  atteindre  une  sta- 


UNE     VEUVE    ECHAPPEE    AU    MASSACRE. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  225 

lion  française.  Là  on  employait  les  hommes  à  la 
culture  des  jardins  et  à  divers  travaux,  et  on 
laissait  les  femmes  vivre  à  leur  guise.  Elles  en 
profitent  généralement  pour  se  livrer  au  trafic  de 
leurs  charmes.  C'est  moins  fatigant  et  plus 
lucratif. 

Mais  revenons  aux  funérailles. 

Celles  des  victimes  désignées  qui  n'ont  pu 
échapper,  accompagnent  le  corps,  ligottées  et 
entravées;  ceux  qui  ont  pris  la  fuite  sont  rem- 
placés par  d'autres  esclaves,  ce  qui  détermine 
parfois  des  fugues  en  masse  :  c'est  le  cas  de  dire 
«  qu'il  vaut  mieux  courir  que  tenir  » . 

Tous  les  chefs  N'Sakkaras,  prévenus,  arrivent 
à  Bangassou  ;  on  procède  alors  à  l'inhumation 
avec  le  cérémonial  ordinaire. 

On  creuse  une  sorte  de  caverne  dans  la  mon- 
tagne qui  sert  de  sépulture  à  tous  les  chefs.  Le 
mort  est  étendu  sur  des  peaux  de  léopards,  puis 
le  grand  chef  des  N'Sakkaras,  actuellement 
Bangassou,  fait  étrangler  les  esclaves  et  les 
femmes. 

Le  nombre  n'en  dépasse  pas  trois,  quand  c'est 
un  petit  chef,  il  va  jusqu'à  trente  quand  il  est 
puissant.  Les  femmes  sont  couchées  de  chaque 


226  LES  FEMMES  AU  CONGO 

côté  du  cadavre;  celles  de  droite  sur  le  côté 
gauche  et  celles  de  gauche  sur  le  côté  droit,  de 
façon  à  le  regarder.  La  première  de  chaque  côté 
a  une  main  posée  sur  lui.  Un  esclave  est  couché 
à  ses  pieds.  On  recouvre  le  tout  d'une  couche 
d'argile  et  on  ferme  l'entrée  de  la  tombe  avec  de 
gros  bois  contre  lesquels  on  accumule  extérieu- 
rement de  la  terre. 

Le  jour  de  la  mort  du  chef,  aucun  de  ses  sujets 
ne  mange  ;  ses  femmes  doivent  rester  enfermées 
et  le  pleurer  pendant  six  lunes. 

A  la  suite  de  la  cérémonie  d'inhumation,  le 
grand  chef  envoie  trois  messagers  au  fils  du 
mort,  qui  doit  lui  succéder,  pour  lui  donner 
l'ordre  de  tuer  ou  de  laisser  vivre  les  femmes  et 
les  esclaves  qu'il  lui  désigne. 

Après  la  mort  de  son  père,  son  fils  aîné,  qui 
doit  régner  après  lui,  s'assied  sur  le  siège  du 
défunt  et  fume  sa  pipe.  Tous  ses  sujets  présents 
frappent  des  mains  et  lui  disent  :  «  Maintenant  tu 
es  chef,  tu  commandes  aux  esclaves  de  ton  père  ; 
il  faut  que  tu  sois  un  bon  chef  et  que  tu  ne  sois 
pas  comme  un  enfant. 

Il  hérite  des  esclaves,  des  biens  de  son  père, 
ainsi  que  de  ses  femmes,  dont  il  profitait  du  reste 


LES  FEMMES  AU  CONGO  227 

■Auparavant,  ce  qui  est  absolument  admis,  de 
même  que  les  prêts  de  femmes  entre  chefs. 

A  la  mort  d'un  de  ses  fils,  un  chef  le  pleure; 
s'il  est  marié  on  enterre  avec  lui,  près  du  village, 
une  de  ses  femmes  et  un  esclave.  Le  choix  natu- 
rellement tombe  toujours  sur  ceux  qu'il  chéris- 
sait le  plus.  (Soyez-donc  l'ami  des  grands!) 

Les  chefs  des  environs  assistent  à  l'enterre- 
ment, et  rendent  visite  au  père,  qui  les  attend 
enfermé  dans  sa  case. 

Voici  quelques  détails  à  propos  du  culte  des 
morts  : 

A  la  mort  de  son  père,  un  fils  doit  planter  au- 
près de  sa  tombe  une  sorte  de  fourche  où  il  place 
un  cornet  de  bois  ou  de  terre  glaise  dans  lequel 
il  a  soin  de  mellre  et  de  renouveler  de  la  nourri- 
ture pour  le  défunt.  S'il  ne  le  fait  pas,  c'est  qu'il 
est  un  mauvais  fils.  Tout  à  l'entour  sont  placés 
d'autfes  perches  surmontées  d'objets  ayant  appar- 
tenu au  mort,  tels  que  vaisselle,  calebasses  et 
autres  ustensiles,  qu'on  a  soin  de  trouer  au 
centre,  pour  les  rendre  hors  d'usage  :  bonne  pré- 
caution, malgré  le  fameux  respect  des  morts. 

Aussitôt  son  père  enterré,  le  fils  achète  un  petit 
bouc  et  le  garde  en  liberté  dans  son  village;  — 


228  LES  FEMMES  AU  CONGO 

ce  bouc  a  l'âme  de  son  père  qu'il  ne  peut  plus 
voir,  et  il  le  consulte  de  temps  en  temps.  Per- 
sonne ne  doit  frapper  l'animal  sous  peine  de 
mort. 

Dans  un  palabre  avec  les  N'Sakkaras,  que 
Comte  et  le  docteur  Viancin,  médecin  de  la  Mis- 
sion, eurent  à  régler,  le  chef  Moda  Boendi  leur 
opposait  toujours  un  argument  irrésistible  sur 
lequel  il  s'appuyait  pour  traîner  les  négociations 
en  longueur.  «  Le  bouc  qui  avait  l'âme  de  son 
père  Boendi  avait  été  tué  d'un  coup  de  baïon- 
nette par  un  Sénégalais.  »  Gomme  Moda  Boendi 
était  très  âgé,  cette  mort  l'avait  fort  affecté;  il  y 
voyait  un  mauvais  présage. 

Quand  le  bouc  sacré  meurt,  c'est  un  deuil  gé- 
néral ;  les  hommes  viennent  le  voir  ;  personne  ne 
mange  ce  jour-là;  on  lui  fait  des  funérailles  et  il 
est  enterré,  enveloppé  dans  un  tissu  (tissu  d'écorce 
d'arbres  ou  de  traite).  Aussitôt  en  terre,  il  doit 
être  remplacé  par  un  nouveau  sujet. 

Il  est  certains  objets,  végétaux,  arbres,  etc., 
sur  lesquels  les  chefs  et  les  guérisseurs  lancent 
un  exorcisme,  c'est  le  Tabou  d'autres  peuplades 
sauvages;  les  N'Sakkaras  l'appellent  Madiniaka. 

Une   fois    le    Madiniaka    prononcé,   personne 


DANSES   SUGGESTIVES. 


20 


LES  FEMMES  AU  CONGO  23 1 

n'ose  toucher  à  l'être  ou  à  l'objet  qui  en  est  cou- 
vert :  et  on  s'en  éloigne,  avec  effroi,  comme  d'une 
chose  qui  porte  malheur.  A  propos  de  ces  ter- 
reurs superstitieuses  des  nègres,  il  me  revient 
en  mémoire  que  dans  une  conversation  que  j'ai 
eue  avec  le  père  Garaier  à  Brazzaville,  il  me 
conta,  en  me  montrant  deux  statues  colossales 
de  Saint-Pierre  et  de  Saint-Paul,  qui  ornaient  la 

i  façade  de  la  petite  église,  qu'après  la  pose  de  ces 
statues  envoyées  d'Europe,  durant  des  mois,  à 
plusieurs  lieues  à  la  ronde,  les  noirs  n'osaient 
s'aventurer  près  de  la  Mission,  une  fois  la  nuit 
tombée;  ceux  même  qui  appartenaient  au  cou- 
vent, passaient  avec  terreur  et  à  toutes  jambes, 
en  décrivant  un  cercle  énorme,  devant  les  deux 
redoutables  fétiches.  Ça  ne  rappelle-t-il  pas  nos 
Bretons  d'il  y  a  cinquante  ans  à  peine? 


Chacun  sait  que  la  danse  est  le  plaisir  favori 
des  nègres.  Les  N'Sakkaras  sont  certainement 
4e  toutes  les  peuplades  centrales  de  l'Afrique 
celle  qui  est  la  plus  passionnée  pour  cet  exercice. 

Tout  le  temps  que  les  jeunes  gens  n'emploient 
pas  à  servir  leur  seigneur  et  chef  est  consacré 
aux  tamtams.   Devant   le   village    particulier  de 


232  LES  FEMMES  AU  CONGO 

chaque  chef  une  grande  place  est  réservée  pour 
les  réunions,  les  jeux  et  la  danse.  Ils  ont  une 
telle  passion  pour  cet  exercice  que,  pendant  des 
journées  et  des  nuits  entières,  ils  sautent  en  rond 
sur  une  cadence  fort  bien  rythmée,  remuant 
jambes  et  bras,  au  son  d'un  clavecin  en  bois, 
dont  joue  une  sorte  de  trouvère,  qui  improvise 
en  même  temps  des  chants  où  il  célèbre  la  valeur 
des  chefs,  la  sagesse  des  anciens,  la  jeunesse,  la 
force,  le  courage.  D'énormes  tambours  de  diffé- 
rents tons,  en  peau  ou  en  bois,  des  trompes  en 
ivoire  de  toutes  tailles,  des  guitares,  des  flûtes 
complètent  l'orchestre  dans  les  grandes  occa- 
sions et  ajoutent  à  l'originalité  de  ces  exercices, 
qui  ont  beaucoup  de  rapport  avec  nos  anciens 
quadrilles. 

Quelques  danses  suggestives,  auxquelles  les 
femmes  prennent  part,  ont  lieu  pendant  la  nuit: 
elles  sont,  du  reste,  peu  fréquentes  et  rappellent 
volontiers  les  sabbats  du  moyen  âge,  par  les 
excentricités  erotiques  que  favorise  l'obscurité. 

Les  chefs,  surchargés  de  verroteries,  de  plumes 
et  d'oripeaux,  exécutent  devant  leurs  femmes 
une  danse  particulière  qu'ils  appellent  N'Ganga 
et  que  nous    autres  blancs   nous   qualifiions  de 


LA    PETITE     TSE-ME. 


20. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  235 

cancan,  à  cause  de  sa  similitude  avec  le  pas  des 
étudiants  de  jadis.  (On  a  raison  de  dire  qu  «  'il  n'y 
a  rien  de  nouveau  sous  le  soleil)  ». 

Les  femmes,  assises  en  cercle  sur  de  petits 
tabourets  de  bois  sculptés,  applaudissent  les 
danseurs  avec  frénésie,  rivalisant  de  cris  et  d'é- 
clats de  rire.  Les  héros  de  la  fête,  excités  par  ces 
encouragements,  s'en  donnent  jusqu'à  ce  qu'ils 
tombent  de  fatigue  (ce  que  c'est  pourtant  que  la 
gloire). 

Presque  tous  ces  détails,  je  l'ai  dit,  m'ont  été 
fournis  par  Comte,  qui  avait  séjourné  assez  long- 
temps au  pays  des  N'Sakkaras. 

J'avais  en  outre  rencontré  quelques  types  de 
cette  nation  durant  ma  route  et  j'avais  pu  me 
convaincre  de  visu  de  la  belle  construction  de  la 
race,  dont  les  femmes  sont  particulièrement 
gracieuses,  quelques-unes  presques  jolies. 

L'une  d'elles,  la  petite  Tsê-Mé,  qui  vivait  à  la 
station,  avait  un  charme  véritable,  malgré  son 
petit  museau  de  singe. 

Elle  avait  connu  Bangassou  et  en  parlait  avec 
un  mélange  de  respect,  de  terreur  et  d'admira- 
tion. Nous  la  faisions  danser  le  soir  devant  les 
feux,   telle   Salomé,  etc....  Je  me  la  représente 


236  LES  FEMMES  AU  CONGO 

parfaitement  apportant  une  tête  sur  un  plat  à 
son  sultan  noir. 

Son  costume,  comme  vous  pouvez  juger,  était 
des  plus  sommaires. 

C'est  égal,  comme  tout  cela  reporte  loin  du 
boulevard  ! 


CHAPITRE   XII 


Mort  tragique  de  Comte.  —  Le  docteur  Sambuc  et  le 
lieutenant  Morissens.  —  Adèle,  t'es  belle,  etc.  —  Dis- 
tractions innocentes. 


Le  pauvre  Comte,  auprès  duquel  j'ai  tant 
avancé  mon  éducation  africaine,  avait  la  con- 
fiance de  M.  Liotard,  avec  lequel  il  était  toujours 
en  correspondance;  d'une  grande  activité  et  d'une 
rare  énergie,  il  apporta  de  sérieuses  modifications 
à  l'installation  du  poste  (le  poste  de  Banghi  avait 
été  fondé  par  le  vaillant  explorateur  Ponel)  ;  on  le 
voyait  sans  cesse  en  route,  rayonnant  autour  de 
sa  station  à  de  très  grandes  distances,  établissant 
des  relations  avec  les  peuplades  les  plus  éloignées. 
C'est  dans  une  de  ses  expéditions  qu'il  perdit  la 
vie  peu  après  mon  départ. 


238  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Voici  les  détails  que  j'ai  recueillis  sur  ce  dou- 
loureux incident,  malheureusement  trop  fréquent 
sur  la  terre  d'Afrique. 

Comte,  qui  avait  traité  avec  presque  tous  les 
chefs  de  village  bordant  la  rive  droite  de  l'Ou- 
banghi  et  celles  du  M'Poco,  avait  laissé  dans 
chaque  petite  localité  un  garde-pavillon,  sorte  de 
représentant  chargé  de  garder  le  drapeau,  qui 
était,  hissé  au  bout  d'une  longue  perche  chaque 
fois  qu'une  pirogue  ou  un  bateau  français  passait 
sur  le  fleuve. 

Ces  gardes-pavillon  étaient  presque  tous  des 
miliciens  sénégalais.  Ils  étaient  généralement 
choyés  et  bien  traités  par  les  indigènes,  mais 
abusaient  souvent  de  cette  hospitalité  ;  leurs  assi- 
duités auprès  du  beau  sexe  nous  attirèrent  plus 
d'une  fois  des  désagréments. 

Dans  la  circonstance  qui  nous  occupe,  la  con- 
duite du  garde-pavillon  dépassa  toutes  les  limites 
permises,  et  c'est  la  femme  principale  du  chef 
qui  fut  l'objet  des  attentions  de  notre  soldat. 
Cette  femme,  paraît-il,  jouissait  d'une  grande 
réputation  de  beauté  parmi  les  indigènes  et  était 
adorée  de  son  époux.  Répondit-elle  aux  avances  du 
garde-pavillon?  Je  ne  saurais  le  dire;  mais  ce  qui 


LES  FEMMES  AU   CONGO  239 

est  certain  c'est  qu'on  trouva  un  beau  matin  le 
cadavre  calciné  du  Sénégalais  sur  remplacement 
de  sa  case,  qui  avait  été  incendiée  durant  la  nuit. 

Comte,  ayant  appris  le  fait  par  un  espion, 
partit  avec  vingt  et  un  miliciens,  qu'il  embarqua 
dans  une  seule  pirogue,  et  on  se  dirigea  vers  le 
village  en  question  (Yakoli). 

Arrivés  à  la  hauteur  des  cases  échelonnées  sur 
la  rive,  un  feu  de  salve  fut  exécuté;  et,  comme 
on  s'attendait  à  une  riposte  des  Bondjos,  tous  les 
soldats  se  baissèrent  à  la  fois  et  du  même  côté, 
pour  laisser  passer  le  feu.  Ce  mouvement  simul- 
tané fit  chavirer  la  pirogue  :  dix-sept  hommes 
périrent  noyés  avec  le  malheureux  Comte,  dont 
le  cadavre  et  ceux  de  plusieurs  de  ses  compa- 
gnons furent  repêchés  et  dévorés  par  les  indi- 
gènes ;  sa  tête  retrouvée  fut,  je  crois,  ramenée  à 
Banghi,  où  on  l'enterra  dans  le  petit  cimetière 
déjà  trop  célèbre  par  les  nombreuses  victimes 
dont  il  recèle  les  dépouilles. 

Les  représailles  contre  les  Bondjos  furent  ter- 
ribles. Ce  fut  le  commandant  Morin,  mort  à  Ban- 
ghi peu  après,  une  ancienne  connaissance  de 
Brazzaville,  qui  fut  chargé  de  conduire  l'expé- 
dition. 


240  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Cette  expédition,  composée  de  quarante  tirail- 
leurs sénégalais,  auxquels  fut  adjoint  un  certain 
nombre  d'auxiliaires  noirs,  ennemis  des  Bondjos, 
partit  de  nuit  et  surprit  Yakoli  avant  le  lever  du 
soleil  :  le  village  fut  incendié  et  les  habitants 
massacrés;  plusieurs  villages  des  environs  furent 
également  détruits,  et  l'on  se  retira,  laissant  les 
indigènes  alliés  se  ruer  au  pillage  et  dévorer  les 
morts.  (Cette  scène  de  boucherie  fût  impossible 
à  éviter  avec  d'aussi  sauvages  compagnons.) 

Le  pauvre  Comte  était  plutôt  gai,  avec  une 
certaine  austérité  de  mœurs.  Contrairement  aux 
habitudes  de  la  plupart  de  ses  camarades  afri- 
cains, il  vivait  seul  et  paraissait  peu  s'occuper  de 
femmes.  C'était  peut-être  la  raison  de  sa  vigueur 
et  de  sa  santé. 

Lui  et  un  de  ses  amis,  M.  Bobichon,  homme 
sérieux  et  énergique,  ont  rendu  de  véritables 
services  à  la  mission  Marchand. 

Certainement  celui-ci  ne  l'oubliera  pas. 

Banghi  marque  un  de  mes  bons  souvenirs  de 
voyage  en  Afrique;  j'y  ai,  grâce  à  Comte,  trouvé 
un  mois  entier  de  repos,  ce  qui  m'était  tout  à 
fait    nécessaire.    Là    aussi    le   docteur   Sambuc 


COMTE    ET    SON   GARDE-PAVILLON. 


21 


LES  FEMMES  AU  CONGO  243 

(le  docteur  Sambuc  a  succombé  depuis),  un  bon 
camarade  de  Brazzaville,. où  il  m'avait  déjà  pro- 
digué ses  soins  désintéressés,  m'a  fortement  aidé 
à  couler  de  bons  moments  :  je  n'oublierai  jamais 
les  histoires  du  trou  au  peintre,  du  cochon  rouge. 
de  Y  éléphant  et  autres  petites  aventures  avec  mon 
voisin  d'en   face  le   lieutenant  belge    Morissens. 

M-  Morissens,  jeune  homme  tout  délicat  et  tout 
pâle,  à  la  figure  amaigrie  et  mélancolique,  pauvre 
enfant  de  vingt  ans,  qui  restait  là,  seul,  dans 
son  poste,  de  l'autre  côté  de  la  rivière;  je  le  vois 
toujours  avec  son  air  tranquille  et  résigné,  arri- 
vant dans  sa  pirogue.  Nous  aimions  à  le  recevoir, 
et  lui  se  faisait  une  fête  de  traverser  la  rivière, 
pour  venir  passer  la  soirée  avec  nous  :  souriant 
sans  presque  dire  un  mot  à  toutes  nos  farces  et 
plaisanteries  bruyantes,  il  nous  faisait  souvent 
veiller  beaucoup  plus  tard  que  nous  n'aurions 
voulu,  et  nous  n'avions  pas  le  courage  de  lui 
faire  sentir  que  nous  étions  fatigués.  Il  nous 
considérait  avec  des  yeux  si  patients  et  si  doux, 
comme  plongés  dans  la  béatitude. 

Je  me  souviens  qu'un  soir  vers  onze  heures,  au 
moment  où  nous  pensions  qu'il  allait  prendre 
congé  de  nous,  il  s'avisa  de  demander  à  Comte 


2'i4  LES  FEMMES  AU  CONGO 

«  A  quelle  heure  pensez -vous  que  la  lune  se 
lève?  —  Mais,  répondit  Comte,  vers  les  deux 
heures  du  matin.  —  Ah!  bien  alors,  répondit  Mo- 
rissens  avec  calme,  j'attendrai.  » 

Nous  étions  tellement  stupéfaits  que  nous  nous 
mîmes  tous  à  rire.  Il  ne  parut  pas  s'élonner 
et  pensa  probablement  :  «  Comme  ces  Fran- 
çais sont  gais  !  »  Quel  charmant  jeune  homme  ! 

Pourvu  qu'il  ait  résisté  à  cet  horrible  climat! 
Il  me  paraissait  bien  malade  et  bien  all'aibli  quand 
je  l'ai  quitté. 

Je  me  souviens,  entre  autres  joyetisetés,  avoir 
employé  un  certain  temps  et  une  certaine  patfence 
à  enseigner  aux  boys  de  la  station  un  refrain  de 
Paris  plutôt  gaulois  : 

Adèle, 

T'es  belle, 
J'en  pince  pour  tes  gros  n 

T'es  blonde, 

T'es  ronde, 
Et  j'aime  tes  yeux  folichons, 

Ah,  ah,  ah! 

Ces  bons  boys,  aussitôt  qu'ils  apercevaient  une 
femme,  entonnaient  le  couplet.  Ça  finit  par  de- 
venir une  scie  pour  les  pauvres  négresses  qui 
descendaient  puiser  de  l'eau  à  la  rivière  :  inti- 


ADELE, 
TES   BELLE, 


LES  FEMMES  AU  CONGO  247 

midées  et  n'y  comprenant  rien,  elles  passaient 
en  riboulant  de  gros  yeux  effarés.  (Il  faut  bien 
s'égayer  un  peu  quand  on  est  dans  la  misère.) 

Combien  de  fois  avec  Comte,  Germain,  M  an  gin 
et  même  Marchand,  nous  sommes-nous  tordus  à 
propos  d'enfantillages  et  de  petites  niaiseries 
d'écoliers! 

Je  me  rappelle  entre  autres  une  facétie  bien 
innocente,  qui  avait  le  don  de  m'exaspérer  :  pen- 
dant que  nous  remontions  l'Oubanghi  avec  Comte. 
Germain,  ayant  pris  une  de  mes  ombrelles,  s'amu- 
sait à  la  laisser  tremper  dans  le  courant,  qui  la 
faisait  mouvoir  comme  une  roue  de  moulin. 

Cette  manœuvre  détériorait  évidemment  mon 
ustensile;  je  n'étais  pas  content,  et  mes  deux 
lascars  continuaient  le  manège  avec  acharnement, 
se  pâmant  de  rire  devant  ma  mauvaise  humeur. 

J'espère  bien  revoir  en  santé  ce  brave  Germain 
qui  m'avait  si  traîtreusement  baptisé  à  bord 
du  Stamboul,  où  ma  vengeance  fut  de  le  voir 
perdre  son  temps  à  courtiser  les  petites  nonnes 
et  à  me  monter  des  bateaux  inutiles. 

Il  aimait  beaucoup  à  faire  des  blagues  et  me 
poussait,  quand  on  était  à  table,  à  tomber  sur  la 
magistrature,  sachant  parfaitement  que  Mangin 


248  LES  FEMMES  AU   CONGO 

appartenait  à  la  noblesse  de  robe.  Le  malicieux 
Mangin  lui-môme  m'encourageait  du  sourire  et 
du  geste,  et,  quand  j'avais  commis  une  belle  gaffe, 
c'était  de  la  part  de  tous  des  éclats  de  joie  sans 
mélange.  En  vain  j'essayais  de  me  rattraper;  on 
me  faisait  impitoyablement  rissoler  dans  mon 
four.  Parfois,  c'était  Comte,  qui,  d'accord  avec 
le  Sambuc,  faisait  servir  des  bêtes  extraordi- 
naires dans  ce  qui  restait  du  potage  ou  des  bei- 
gnets à  la  filasse  ou  d'autres  friandises  dans  le 
même  goût.  (C'est  l'ami  Baratier  qui  avait  inventé 
les  fameux  beignets.) 

D'autres  fois  c'était  d'affreuses  guenons  qu'on 
lançait  à  mes  trousses.  Il  est  vrai  que  de  mon 
côté  je  n'étais  pas  en  retard  et  que  je  me  défen- 
dais unguibus  et  rostro.  Plus  d'une  fois  même 
dans  ces  sortes  d'escarmouches,  je  suis  resté 
maître  du  terrain. 

Je  dois  dire  par  hasard  que  j'avais  à  Banghi 
des  voisins  de  case  plutôt  chics.  Ces  voisins  très 
complaisants  et  très  aimables  pour  moi  étaient, 
d'une  part,  un  grand  diable,  haut  comme  un  horse- 
guard  et,  de  l'autre,  ses  deux  femmes,  pas  mal 
du  tout,  ma  foi;  le  voisin  les  avait  «  à  l'œil  »  et  ne 
les  lâchait  pas  d'une  minute;  il  esterai  que  les 


LES  FEMMES  AU  CONGO  25 L 

Sénégalais  ne  quittaient  pas  non  plus  la  case  de 
vue,  Mais  ces  regards  de  convoitise  ne  faisaient 
qu'augmenter  la  vigilance  du  maître,  vigilance 
qui  se  serait  probablement  fort  relâchée  s'il  avait 
vu  quelque  profit  sérieux  à  la  clef.  , 

Mais  pourquoi  médire,  je  n'ai  jamais  rien 
aperçu  que  de  correct. 

Ces  braves  gens  me  servaient  de  domestiques 


CHAPITRE  XIII 


Les  femmes  d'Imécée.—  Scène  d'anthropophagie.—  Une 
lutte  de  femmes.  —  Les  pleureuses.  —  Un  négociant 
modèle.  —  Mme  Louettières.  —  La  cargaison  de  Monsei- 
gneur. 


A  la  descente  du  Congo,  descente  faite,  comme 
celle  de  l'Oubanghi,  en  pirogue,  dans  la  compa- 
gnie cette  fois  de  mes  amis  belges,  le  capitaine 
Tonneau  et  le  commandant  Leclerc,  qui  m'avaient 
gracieusement  offert  l'hospitalité  dans  leurs  em- 
barcations, nous  fîmes  une  station  d'une  huitaine 
de  jours  au  poste  d'Imécée,  où  je  fus  admirable- 

jment  accueilli  par  le   major   Van  der    Grinten, 
commissaire  du  district. 

Je  profitai  de  ce  séjour  pour  continuer  mes 
itudes  sur  Vêlement  féminin,  dont  les  spécimens 

i  e  présentaient  ici  nombreux  et  variés. 


256  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Je  rencontrai  à  Imécée  toute  espèce  de  femmes: 
des  N'Sakkaras,  des'  Banziris,  des  Zandès,  des 
captives  venant  des  bords  de  l'Aloua,  probable- 
ment emmenées  comme  otages  par  les  Belges, 
sans  compter  les  naturelles  des  alentours  appar- 
tenant à  des  peuplades  foncièrement  cannibales. 

Parmi  ces  dames,  deux  amies,  Mlles  Sida  et 
Makoka,  toutes  deux  épouses  de  blancs,  étaient 
sans  conteste  les  personnes  les  plus  intéressantes 
et  les  plus  distinguées  de  l'endroit,  au  point  de 
vue  éducation  et  manières,  surtout  la  petite 
Makoka,  une  fille  Zandé.  couleur  de  bronze, 
pleine  de  gaieté  et  d'entrain  ;  elle  nous  plaisantait 
le  plus  drôlement  du  monde  sur  nos  attitudes  et 
nos  diverses  façons  d'être,  imitant  notre  dé- 
marche, nos  gestes,  nos  intonations.  Elle  avait 
presque  de  l'esprit;  ainsi  elle  devinait  nos 
moindres  désirs  et  était  d'une  complaisance 
remarquable,  pour  une  foule  de  petites  commis- 
sions. La  grande  barbe  noire  du  commandant 
Leclerc  l'avait  absolument  hypnotisée  et  elle  ne 
cachait  pas  son  admiration  pour  cet  ornement, 
qu'elle  indiquait  d'un  geste  majestueux,  avec  ses 
deux  mains  lentement  promenées  de  son  visage 
à  sa  ceinture. 


JEUNE    CAPTIVE    DE    LA    RIVIERE    DE    LALOUA. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  259 

C'est  Makoka  qui  m'amena  un  jour  un  type  de 
femme  extraordinaire,  que  j'avais  rencontré  sur 
les  bords  du  fleuve,  au  milieu  des  captives,  toutes 
plus  hideuses  les  unes  que  les  autres.  Cette 
malheureuse  créature,  nue  comme  un  ver  et 
simplement  ornée  d'une  couronne  et  d'une  cein- 
ture de  coquillages,  avait  pris  la  fuite  en  me 
voyant  faire  mine  de  l'approcher.  Makoka  alla  la 
chercher  et,  sur  mes  indications,  la  plaça  dans 
le  mouvement  que  je  désirais.  La  pauvre  femme 
effarée,  ne  sachant  pas  ce  que  je  voulais  d'elle, 
demeurait  devant  moi,  raide,  immobile,  soufflant 
de  terreur,  les  yeux  hors  de  la  tête.  Makoka  riait 
de  ses  angoisses  et,  quand  mon  modèle  faisait 
mine  de  bouger,  elle  la  replaçait  dans  la  pose,  lui 
relevant  brusquement  le  menton,  lui  tournant  la 
tête  du  côté  indiqué,  lui  remettant  en  place  les 
mains,  que,  par  un  instinct  de  pudeur  naturelle, 
elle  ramenait  obstinément  pour  couvrir  sa  pauvre 
nudité  devant  le  blanc. 

Quand  mon  croquis,  que  je  fis  le  plus  rapide- 
ment possible  (j'avais  pitié  de  l'anxiété  de  la 
malheureuse),  fut  terminé,  je  pris  dans  ma  malle 
un  petit  mouchoir  de  couleur  et  je  le  lui  donnai  ; 
elle    l'examina    un   instant,   puis    se    mit   à   rire 


260  LES  FEMMES  AU  CONGO 

comme  un  enfant  et  l'accrocha  immédiatement 
à  sa  ceinture,  pour  s'en  faire  un  voile;  puis  elle 
s'échappa  comme  un  oiseau  qu'on  a  pris  et  qu'on 
laisse  envoler,  et  alla  se  réfugier  parmi  ses  com- 
pagnes. 

Rien  de  plus  amusant  que  l'attitude  de  Makoka 
en  face  du  mouvement  pudique  de  sa  congénère; 
elle  se  tordait  littéralement,  poussant  des  excla- 
mations qui  avaient  l'air  de  dire  :  «  A-t-on  jamais 
vu  pareille  sauvage!  » 

A  propos  de  ce  sentiment  de  pudeur,  surpris 
chez  une  primitive  habituée  à  marcher  sans 
aucun  vêtement,  j'ai  pu  remarquer  mainte  fois 
que  la  même  femme,  qui  ne  songera  pas  une 
minute  à  se  vêtir  dans  un  certain  milieu,  éprou- 
vera une  impression  de  honte  et  de  malaise  en 
face  d'étrangers  ou  d'inconnus  et  cherchera  à  se 
voiler,  ce  qui  tendrait  à  prouver  que  ce  sentiment 
existe  toujours,  même  à  l'état  de  nature  et  en 
dehors  de  toute  convention.  Les  quelques  types 
qui  sont  insensibles  à  cette  honte,  sont  extrême- 
ment rares  et  peuvent  se  rencontrer  à  tous  les 
échelons  sociaux,  chez  les  natures  brutes  ou 
inintelligentes,  aussi  bien  parmi  les  civilisés  que 
parmi  les  sauvages. 


LUTTE    DE    FEMMES. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  263 

En  somme,  le  manque  de  pudeur  chez  la  femme 
est  une  monstruosité. 

Tout  près  du  poste  belge  se  trouve  le  village 
indigène  d'Imécée,  qui  a  donné  son  nom  à  la 
station.  Nous  y  fîmes  plusieurs  excursions,  dont 
j'ai  rendu  compte  dans  mon  premier  volume; 
nous  assistâmes  entre  autres  au  départ  d'une 
pirogue  pleine  de  femmes  qui  se  rendaient  à  la 
pêche  :  c'était  plutôt  gai  et  gracieux  ;  et  vraiment, 
en  voyant  ce  spectacle  paisible  et  riant,  on  se 
demandait  s'il  était  possible  que  les  mômes  gens 
fussent  si  féroces  à  un  moment  donné;  cette 
scène  s'accordait  mal  avec  une  autre  qui  me  fut 
racontée  par  le  chef  de  poste  qui  m'avait  reçu  à 
mon  premier  passage. 

Voici  ce  qui  était  arrivé  : 

Une  jeune  femme,  accompagnée  d'une  petite 
fille  de  six  à  sept  ans,  s'était  échappée  d'un 
village  voisin  et  réfugiée  chez  les  blancs,  sans 
doute  pour  fuir  le  sort  réservé  à  certaines  veuves 
à  la  mort  du  chef. 

Cette  femme  mourut  d'accident  peu  de  temps 
après.  C'est  alors  qu'un  noir  de  son  village  vint, 
de  la  part  du  nouveau  chef,  nous  réclamer  son 
corps,  ainsi  que  la  petite  fille.  On  refusa  de  livrer 


264  LES  FEMMES  AU  CONGO 

le  cadavre,  craignant  qu'il  ne  fût  mangé;  mais, 
sur  la  promesse  formelle  que  l'enfant  ne  serait 
pas  maltraitée,  on  la  remit  entre  les  mains  de 
l'homme  qui  partit  avec  elle. 

Peu  d'instants  après,  le  chef  de  poste,  qui 
avait  trouvé  une  mauvaise  figure  au  messager, 
eut  des  soupçons  et  se  repentit  d'avoir  laissé  aller 
la  petite  fille.  Il  se  mit  avec  quelques  soldats  à 
la  poursuite  de  l'indigène,  à  peu  près  certain  de 
le  rattraper.  La  troupe  avait  à  peine  fait  une 
demi-heure  de  marche  dans  la  forêt,  qu'un 
affreux  spectacle  s'offrit  à  sa  vue  :  la  malheu- 
reuse enfant,  suspendue  par  les  poignets  à  un 
buisson,  était  là  pantelante,  éventrée  comme  un 
cabri.  Le  meurtrier,  surpris  dans  sa  sinistre 
besogne,  avait  pris  la  fuite.  Il  fut  impossible  de 
le  joindre. 

A  quelques  jours  de  là,  sur  les  instances  et  les 
menaces  du  Commandant  de  la  station,  il  fut 
livré,  jugé  et  fusillé  par  les  Belges. 

Une  journée  avant  de  quitter  Imécée,  où, 
comme  vous  savez,  nous  attendions  le  retour 
de  la  Ville  de  Bruges,  qui  devait  nous  redes- 
cendre à  Brazzaville,  nous  eûmes  le  plaisir  d'as- 
sister à  une  scène  qui   ne  manqua  ni  d'intérêt, 


FILLE    DES    LNYinONS    D1MECEK. 


23 


LES  FEMMES  AU  CONGO  267 

ni  d'originalité;   ce  fut  une  lutte  entre  femmes. 

Voici  comment  se  passa  l'affaire  : 

Deux  filles  du  village  indigène,  s'étant  prises 
de  querelle,  s'étaient  battues  et,  après  une 
scène  violente  de  pugilat,  s'étaient  résolues  à 
porter  leur  cause  devant  le  tribunal  des  blancs. 

Elles  se  présentèrent  donc,  chacune  avec  plu- 
sieurs témoins,  de  leur  sexe  bien  entendu.  Le 
chef  de  poste,  M.  Dumont,  après  avoir  entendu 
les  griefs,  ne  sachant  à  qui  donner  tort  ou  raison 
et  ne  pouvant  accorder  ni  surtout  faire  taire  les 
parties,  qui  clamaient  toutes  deux  à  la  fois,  déclara 
que  l'affaire  serait  réglée  par  une  lutte  à  main 
plate,  lutte  dans  laquelle,  exactement  comme 
chez  nous,  on  n'a  pas  le  droit  de  se  frapper,  ni 
de  se  saisir  au-dessous  de  la  ceinture,  et  où  le 
vainqueur  doit  faire  toucher  les  deux  épaules 
à  l'adversaire.  Cette  lutte  entre  femmes,  toutes 
deux  admirablement  construites,  fut  longue  et 
acharnée;  à  la  fin,  l'une  d'elles,  ayant  traîtreuse- 
ment saisi  l'autre  par  son  pagne,  qu'elle  portait 
roulé  entre  les  jambes  et  autour  des  reins,  comme 
un  caleçon,  et  l'ayant  arraché,  l'un  des  témoins 
lui  enleva  également  le  sien;  et  nous  vîmes  con- 
tinuer la    lutte    sans  aucune    espèce   de  voiles, 


268  LES  FEMMES  AU  CONGO 

avec  les  attitudes  les  plus  risquées  et  les  plus 
suggestives.  Enfin  la  plus  petite,  étant  parvenue 
à  renverser  sa  rivale  et,  après  des  efforts  inouïs, 
à  lui  faire  toucher  les  deux  épaules,  on  arrêta 
le  combat.  La  vaincue  voulait  se  jeter  sur  son 
adversaire  pour  lui  arracher  le  visage;  mais  on 
mit  le  holà  et  chacune  se  retira  avec  son  monde, 
animée  des  sentiments  divers  du  triomphe  ou  de 
la#honte,  exactement  du  reste  comme  cela  se 
passerait  en  pareil  cas  chez  nous. 

Si  le  directeur  des  Folies-Bergère  voulait  don- 
ner à  son  public  un  spectacle  dans  ce  goût,  je 
répondrais  volontiers  du  succès;  malheureuse- 
ment, la  censure  y  trouverait  à  redire  et  ferait 
certainement  apposer  les  feuilles  de  vigne  tra- 
ditionnelles qui  gâteraient  tout. 

Plusieurs  nuits  avant  mon  départ,  j'avais  été 
réveillé  par  les  hurlements  des  femmes  du 
village  pleurant  un  mort.  Rien  de  lugubre  et  de 
sinistre  comme  ces  cris  nocturnes,  que  j'avais 
déjà  entendus  à  Loudima,  à  la  mort  d'un  fils  de 
chef,  et  que  je  devais  encore  entendre  à  Matadi. 

Quand  nous  remîmes  les  pieds  sur  la  Ville 
de  Bruges,  nous  retrouvâmes  nos  anciennes  com- 
pagnes  de   route,    les  femmes    Bangalas,    avec 


JEUNE   FILLE    DE    LA    SANGI1A. 


23. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  271 

leurs    tatouages    monstrueux    et    grotesques. 

Nous  passâmes,  avant  d'atteindre  Liranga, 
devant  les  débris  d'une  factorerie  abandonnée, 
auxquels  je  n'avais  pas  pris  garde  en  montant; 
je  demandai  des  explications  au  capitaine  Lind- 
holm,  qui  m'apprit  que  l'an  dernier  encore  cette 
factorerie  existait,  placée  sous  la  surveillance 
d'un  Européen  (rien  de  Français),  qui  mit  la  clef 
sous  la  porte  et  disparut,  après  avoir  vendu  à  un 
chef  voisin  tout  ce  qu'il  pouvait  vendre,  y  com- 
pris son  boy  et  sa  femme,  qu'il  avait  l'air  de 
chérir  tendrement.  Seulement  ce  modèle  de  tra- 
fiquant s'était  dit  que  «  les  affaires  sont  les 
affaires  »  et  qu'on  ne  vient  pas  dans  l'Oubanghi 
pour  plaisanter. 

C'est  ce  qu'on  appelle,  en  langue  commerciale, 
«  liquider  une  situation  ». 

C'est  en  arrivant  à  Liranga  que  nous  apprîmes 
la  mort  du  chasseur  d'éléphants  Louettières, 
assassiné  à  Bongha,  village  où,  si  vous  vous 
rappelez,  s'était  réfugiée  sa  belle  compagne. 

J'ai  raconté  tous  les  détails  de  cette  mort 
dramatique  dans  Vers  le  Nil  français. 

Voici  en  peu  de  mot,  ce  qui  s'était  passé  : 

Vous    savez   qu'à   la    suite   d'une    querelle  de 


272  LES  FEMMES  AU  CONGO 

jalousie  et  de  mauvais  traitements,  la  belle 
négresse  avait  pris  la  fuite  et  s'était  retirée  à 
Bongha,  son  village  natal.  Là,  elle  avait  été 
rejointe  par  Louettières,  et  il  y  avait  eu  raccom- 
modement. C'était  à  la  suite  de  ce  rapprochement 
que  le  chasseur  avait  péri,  assassiné  dans  le 
même  village,  sans  qu'il  y  eût  eu  aucune  corré- 
lation entre  ce  meurtre  et  les  démêlés  avec  sa 
maîtresse. 

Après  la  mort  de  l'infortuné  jeune  homme,  son 
amie  retourna  à  Brazzaville.  L'administrateur, 
M.  Vitu  de  Kéraoul,  m'a  raconté  de  cette  femme 
un  trait  des  plus  honorables  : 

En  la  quittant,  au  moment  de  faire  sa  dernière 
et  funeste  expédition,  le  malheureux  Louettières 
lui  avait  confié  une  somme  de  6  000  francs,  qu'il 
l'avait  chargée  d3  remettre  à  M.  Vitu,  dans  le 
cas  où  il  périrait;  sans  doute  il  avait  un  pressen- 
timent. La  femme  remplit  fidèlement  sa  mission 
et  fut  vivement  félicitée  parles  autorités.  M.  Vitu 
crut  devoir  prélever  100  francs  sur  la  somme 
en  question  et  les  lui  remit  pour  récompenser 
son  honnêteté. 

On  dit  malheureusement  que  le  veuvage  de 
Mmc   Louettières  fut  de  courte  durée;  mais  que 


FEMME  DE  LA  MOYENNE  SANG  II  A. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  275 

voulez-vous?  comme  disait  si  bien  une  de  ses 
congénères  du  Sénégal,  «  puisqu'il  était  mort.  » 

J'avais  également  retrouvé  à  bord  une  ancienne 
connaissance,  M>r  Augouard,  qui  ramenait  une 
cargaison  d'enfants  des  deux  sexes,  achetés  dans 
le  haut  fleuve;  plusieurs  de  ces  petits  malheureux 
moururent  de  faim  pendant  le  trajet  ;  le  capitaine 
du  bateau,  M.  Lindholm,  un  brave  homme,  s'émut 
et  leur  fit  donner  du  riz  ;  faute  de  quoi,  toute  la 
bande  y  eût  passé.  Ces  enfants  étaient  accom- 
pagnés par  une  jeune  et  jolie  négresse,  qui  leur 
servait  sans  doute  de  gouvernante;  celle-ci  était 
plutôt  en  bon  état. 

Je  suppose  que  ce  jeûne  a  dû  cesser  quand  on 
débarqua  à  Liranga,  où  se  trouve  une  mission 
des  bons  pères. 

Une  chose  bien  curieuse,  que  j'avais  déjà  eu 
le  loisir  d'observer  à  Zongo,  c'est  la  précocité  de 
ces  petits  noirs,  à  peine  âgés  de  quatre  à  six  ans, 
se  débrouillant  déjà  seuls,  allumant  eux-mêmes 
leur  feu  et  furetant  à  la  recherche  d'une  nour- 
riture quelconque. 

Durant  une  escale,  faite  par  la  Ville  de  Bruges 
sur  la  rive  belge,  pour  permettre  aux  Bangalas 
d'aller  pécher  dans  un  étang  qui  se  trouvait  sous 


276  LES  FEMMES  AU  CONGO 

bois,  j'aperçus  une  petite  fille,  qui,  au  moment 
de  l'embarquement,  s'était  attardée  sur  le  rivage 
tenant  en  main  un  paquet  d'herbes,  qu'on  lui  fit 
lâcher  malgré  ses  cris.  Au  moment  où  on  allait 
enlever  les  planches  qui  servaient  de  passerelle, 
je  la  vis  revenir  vivement  à  terre  et  ramasser  avec 
soin  des  petits  objets  blancs  que  je  ne  distinguai 
pas  très  bien  et  qu'elle  plaça  dans  sa  main  gauche. 
Étant  descendu  au-devant  de  l'enfant,  je  pus  me 
rendre  compte  qu'il  s'agissait  de  petits  poissons 
pris  par  elle  au  bord  de  l'étang  où  nos  nègres 
avaient  fait  leur  pêche.  Tous  les  autres  enfants 
en  avaient  rapporté  autant,  et  je  les  vis  en  train 
de  faire  cuire  leur  provision.  Je  m'expliquai 
alors  les  cris  de  désespoir  que  j'avais  entendu 
pousser  à  la  petite  fille  quand  on  lui  avait  jeté 
son   butin  à  terre.  Pauvres   mioches! 

Je  ne  veux  pas  dire  de  mal  des  missionnaires, 
protestants  ou  catholiques,  qui  certes  rendent 
des  services;  mais  on  nous  a  vraiment  trop  bernés 
avec  leur  charité  inépuisable  et  leurs  martyres; 
j'ai  remarqué  qu'en  somme  leur  vie  est  beaucoup 
moins  dure  que  celle  des  explorateurs  ou  chefs 
de  postes.  Ils  sont  le  plus  souvent  bien  instal- 
lés, bien  protégés,  et  ne  négligent  jamais   leurs 


n 


LES  FEMMES  AU  CONGO  279 

petites  affaires.  Je  les  trouve  en  général  d'un 
égoïsme  parfait,  toujours  prêts  à  tout  accepter, 
mais  jamais  à  rien  donner.  Il  doit  y  avoir  des 
exceptions,  mais  elles  sont  fort  rares.  En  somme, 
je  suis  encore  à  chercher  les  saints  que  j'avais 
rêvés,  ces  fameux  héros  de  l'antique  foi,  dont  les 
apostolats  merveilleux  ont  troublé  ma  jeunesse. 
Encore  une  illusion  d'envolée. 


CHAPITRE  XIV 


L'amour  en  Afrique.  —  Je  revois  des  blanches.  —  L'élé- 
ment féminin  à  bord  de  Y  Albertville.  —  Une  émeute, 
—  Triomphe  de  la  barbe. 


Nous  en  aurons  bientôt  fini  avec  le  beau  sexe 
africain,  qui,  en  somme,  en  dehors  du  ton  de  la 
peau,  a  une  grande  parenté  avec  celui  d'Europe. 

Si,  de  temps  à  autre  dans  cette  énumération 
et  étude  des  us  et  coutumes  particuliers  aux 
femmes  de  couleur,  j'ai  été  obligé  de  faire  quel- 
ques descriptions  un  peu  libres,  j'ai  toujours 
soigneusement  écarté  les  scènes  par  trop  nature, 
auxquelles  j'ai  été  forcé  d'assister. 

Je  pense  que  le  public  me  saura  gré  de  cette 
abstention  :  l'étalage  de  ces  scènes  n'eût  rien 
ajouté  au  caractère,  la  seule  chose  qui  doive 
nous  toucher,  et  peut-être  même  eût  gâté  une 

2ï. 


282  LES  FEMMES  AU  CONGO 

étude  consciencieuse   et   vraie    par  des    images 
crues  et  de  mauvais  goût. 

Dans  mes  récits,  on  a  pu  se  convaincre  que 
l'amour  est  partout  le  même,  à  cette  différence 
qu'en  Afrique  il  est  moins  entouré  de  mystère  et 
moins  assaisonné  de  simagrées  hypocrites  que 
dans  les  centres  dits  civilisés,  où  se  rencontrent, 
à  peine  dissimulées,  des  écoles  de  débauche  et 
de  dépravation. 

Qu'on  le  sache  bien  en  Europe,  ce  sont  en 
réalité  les  blancs  qui  vicient  les  noirs. 

Ici  les  gôns,  simples  enfants  de  la  nature,  se 
prennent  et  s'accouplent  un  peu  au  gré  de  leurs 
fantaisies,  pour  obéir  à  la  grande  loi  de  repro- 
duction qui  régit  le  monde.  Du  reste,  le  costume 
ou  plutôt  le  manque  de  costume  simplifie  singu- 
lièrement les  préliminaires,  et  c'est  par  les  yeux 
et  les  caresses  que  se  font  les  déclarations.  C'est 
bien  le  cas  de  répondre  comme  un  ordonnance, 
nommé  Bonnefoy,  que  j'ai  eu  jadis  à  mon  service 
et  qui  se  flattait  de  ses  succès  auprès  des  dames 
d'un  certain  pays  civilisé;  comme  je  lui  faisais 
remarquer  qu'il  me  paraissait  difficile  qu'il  eût 
rendez-vous  avec  une  dame  dont  il  ne  parlait 
pas  la  langue,  il   me  répondit  délibérément  que 


LES  FEMMES  AU  CONGO  283 

la  parole  était  inutile  en  pareil  cas  et  quen  amour 
Je  geste  était  tout/Sans  doute,  il  avait  raison. 

Maintenant  il  faut  avouer  que  le  mystère  et  les 
pourparlers  entre  amoureux  ont  bien  leur  charme  ; 
de  même  que  les  ruses  et  les  petites  roueries  de 
la  coquetterie,  qui  se  rencontrent  aussi  quelque- 
fois chez  des  sauvagesses,  donnent  en  somme 
beaucoup  plus  de  prix  aux  faveurs  qu'on  peut 
obtenir. 

Par  exemple,  où  j'ai  vu  que  les  femmes  se 
ressemblaient  partout,  c'est  dans  l'art  de  tromper; 
c'est  alors  que  leur  talent  de  comédiennes  et  de 
traîtresses  devient  merveilleux;  et  ma  foi,  sur  ce 
terrain-là,  les  noires  valent  les  blanches  :  elles 
mentent  avec  un  aplomb  imperturbable. 

On  a  souvent  prétendu  que  les  négresses  ne 
s'occupaient  que  peu  du  physique  de  leurs  pré- 
férés, ou  plutôt  qu'elles  ne  s'y  connaissaient  pas. 
Voilà  encore  une  grande  erreur  :  demandez  plutôt 
à  mon  ami  d'Encausse,  qui  est  un  jeune  et  joli 
garçon,  si  les  petites  négresses  ne  louchaient  pas 
de  son  côté. 

Maintenant,  j'ai  remarqué  qu'elles  avaient  toutes 
une  véritable  admiration  pour  les  grandes  barbes, 
noires  ou  blondes. 


284  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Elles  sont  extrêmement  fîères,  je  dirai  orgueil- 
leuses, d'être  l'objet  de  l'attention  d'un  blanc, 
mais  je  suis  convaincu  qu'elles  reviendront  tou- 
jours au  noir,  qui  a  pour  elles  des  avantages  le 
plus  souvent  incontestables.  Elles  ne  vont  pas 
chercher  midi  à  quatorze  heures  :  elles  veulent 
chaussure  à  leur  pied.  En  somme  pour  une  né- 
gresse, le  nègre  sera  toujours  le  morceau  de 
résistance. 

Ce  côté  un  peu  animal  se  rencontre  quelquefois 
chez  certaines  blanches,  qui  auraient  une  ten- 
dance à  trouver  qu'à  côté  du  noir  nous  manquons 
peut-être  d'importance. 

Nombre  de  nègres  ont  été  fêtés  en  Europe 
par  une  certaine  catégorie  de  petites  dames, 
si  j'en  crois  mon  ami  Porte,  le  directeur  du 
Jardin  zoologique  d'Acclimatation. 

Tout  ceci,  pour  conclure,  tendrait  à  démontrer 
que  le  croisement  des  races  a  été  prévu  par  le 
grand  ordonnateur  de  toutes  choses.  Il  est  vrai 
que  certains  docteurs  américains  ont  prétendu 
que  les  métis  ou  mulâtres,  à  la  troisième  géné- 
ration, cessent  de  se  reproduire  J'en  doute,  et  je 
suppose  que  c'est  la  vanité  anglo-saxonne  qui 
a  dû  inventer  ce  racontar. 


FEMME    DE    MISSIONNAIRE    PROTESTANT. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  287 

Après  cette  dissertation  toute  physiologique, 
reprenons  le  cours  de  notre  récit. 

Je  ne  fis  à  mon  retour  que  toucher  Brazzaville. 
Je  revis  sans  grande  émotion  cette  localité,  où 
j'avais  laissé  quelques  bons  souvenirs,  mais  aussi 
beaucoup  souffert.  J'étais  fatigué  et  j'avais  hâte 
de  regagner  la  côte  par  l'état  belge,  où  je  comp- 
tais rencontrer  un  bout  de  chemin  de  fer,  pour 
terminer  mon  pénible  voyage.  J'avais,  en  somme, 
assez  des  nègres  et  des  négresses. 

Cette  dernière  phase  de  mon  odyssée  en 
Afrique  s'accomplit  à  pied  à  travers  la  brousse  : 
j'effectuai  une  marche  de  quinze  jours  avec  une 
troupe  de  noirs  qui  me  donnèrent  un  mal  atroce  ; 
les  brigands  semblèrent  prendre  plaisir  à  me 
laisser  un  dernier  souvenir  bien  désagréable  de 
mon  séjour  dans  ces  pays  maudits.  Nous  traver- 
sâmes sans  incidents  autrement  intéressants  di- 
vers villages  indigènes;  puis  je  pus,  comme  j'avais 
espéré,  faire  trois  cents  kilomètres  environ  en 
wagon  avec  ma  smalah,  qui,  durant  ce  dernier 
trajet,  écarquillait  les  yeux  et  les  oreilles  de  con- 
tentement. Eux  aussi  en  avaient  assez  de  la 
marche. 

Arrivés  à  Matadi,  tête  de  la  petite  ligne  belge. 


288  LES  FEMMES  AU  CONGO 

je  pus  m'embarquer  à  bord  du  beau  steam  Y  Al- 
bertville (capitaine  Blake). 

J'ai,  avant  d'atteindre  la  côte,  un  dernier  trait 
de  mœurs  congolaises  à  signaler  :  j'avais  ren- 
contré aux  environs  de  Kinchassa  une  Mission 
protestante,  dont  le  Supérieur  était  marié  à  une 
négresse;  la  dame  en  question  étant  devenue 
mère  à  la  suite  de  leurs  relations  antérieures,  le 
brave  évangéliste  s'était  vu  dans  l'obligation  de 
l'épouser,  ce  qui  me  paraît  plutôt  juste  de  la 
part  d'un  homme  chargé  d'enseigner  la  morale 
aux  autres.  On  devrait  bien  en  pareille  circon- 
stance forcer  nos  religieux  à  agir  de  môme. 

Les  premières  blanches  que  j'aperçus  à  mon 
retour  étaient  des  Anglaises.  J'ai  dit  mon  impres- 
sion à  ce  propos  et  je  la  remets  sous  les  yeux  du 
lecteur,  si  peu  agréable  qu'elle  puisse  sembler. 

Cette  façon  de  voir,  un  peu  exagérée,  j'en  con- 
viens, a  été  sincère  de  ma  part  ce  jour-là.  La 
voici  : 

«  Mercredi  1er  juin,  un  boal  tout  pavoisé  amène 
à  bord  un  groupe  d'Anglais  et  d'Anglaises  ;  ces 
dames  sont  les  premières  blanches  que  je  vois 
depuis  un  an.  Je  ne  vous  dirai  pas  mon  impres- 
sion sur  elles  :  ce   sont  des  Anglaises,  vous  les 


LES  FEMMES  AU  CONGO  289 

connaissez,  et  quand  on  en  a  vu  une,  on  trouve 
qu'elles  sont  toutes  pareilles.  On  aperçoit  le  plus 
souvent,  même  au  travers  des  plus  jeunes,  le 
manche  à  balai  traditionnel  qui  leur  donne  la 
gracieuse  tournure  que  vous  savez.  Quant  aux 
messieurs,  ils  me  font  toujours  l'effet  d'avoir 
avalé  un  bec  de  gaz. 

«  Ces  nouveaux  hôtes  réapparaissent  plutôt 
gênants  ;  ce  n'est  certes  pas  un  appoint  pour  la 
gaieté  durant  la  traversée.  Enfin,  il  faut  supporter 
ce  qu'on  ne  saurait  empêcher. 

«  Je  m'étais  trompé,  heureusement,  et  l'alerte 
était  fausse  :  je  vois  les  peu  sympathiques  insu- 
laires déménager  avec  leurs  délicieuses  moitiés 
et  reprendre  le  chemin  de  la  terre,  raides  comme 
des  parapluies.  Tant  mieux  !  Ces  gens  me  font 
un  effet  lugubre  et  je  crois  toujours,  à  leur 
aspect,  lire  la  suite  du  conte  d'Hoffman  «  la  pou- 
pée de  Nuremberg  ».  Il  y  avait  là  une  grande 
personne  maigre,  dont  j'ai  certainement  entendu 
grincer  les  articulations,  quand  elle  m'a  frôlé  en 
passant,  et  j'ai  frémi  en  songeant  qu'il  se  ren- 
contrait des  gentlemen  assez  courtois  et  amis  du 
devoir  pour....  » 

Cette   façon  de   voir,    pour  un   peu   exagérée 

25 


290  LES  FEMMES  AU  CONGO 

qu'elle  soit,  j'en  conviens,  a  été  sincère  de  ma 
part,  ce  jour-là  :  j'ai  depuis  apporté  des  correctifs 
à  ce  jugement  fait  un  peu  hâtivement  et  sous 
l'empire  d'une  humeur  plutôt  aigrie. 

Je  n'en  avais  pas  complètement  fini  avec  les 
nègres  et  négresses  :  le  mercredi,  1er  juin,  on 
embarqua  un  stock  de  Bangalas,  hommes  et 
femmes,  destinés  à  l'exposition  de  Bruxelles; 
plus  une  centaine  de  soldats  noirs  de  l'État,  vêtus 
tout  battant  neuf.  Je  ne  me  doutais  pas  que  les 
dames,  malgré  leurs  horribles  tatouages,  devaient 
semer  la  discorde  à  bord. 

Durant  toutes  nos  escales  à  la  côte,  je  m'ab- 
stins soigneusement  de  débarquer  :  j'avais  suffi- 
samment du  sol  africain  et  l'idée  d'être  oublié  en 
route  me  donnait  une  prudence  de  serpent. 

Je  fis  donc  la  traversée  tout  d'une  traite,  me 
contentant  de  faire  des  études  de  mœurs  à  bord, 

Ça  ne  manquait  du  reste  pas  de  pittoresque, 
et  mes  compagnons  belges,  avec  leurs  gascon- 
nades  septentrionales,  qui  sont  très  parentes  des 
nôtres,  égayèrent  fortement  le  voyage.  Les  dames 
noires  nous  procurèrent  également,  en  tout  bien 
tout  honneur,  maintes  distractions. 

Une  seule  affaire  de  galanterie   embruma   un 


LES  FEMMES  AU  CONGO  291 

instant  le  ciel  plutôt  serein  de  la  traversée.  Un 
soldat  noir  de  l'État  s'étant  avisé  de  serrer  d'un 
peu  près  la  femme  d'un  Bangala,  il  s'ensuivit 
entre  tous  ces  mauricauds  une  véritable  bataille, 
à  laquelle  nous  assistâmes  du  haut  du  deuxième 
pont  et  dans  laquelle  tous  les  ustensiles  de  mé- 
nage, marmites,  casseroles,  etc.,  servirent  de 
projectiles  et  endommagèrent  plus  d'une  face 
noire.  Heureusement,  les  combattants  n'avaient 
aucune  arme  et  la  lutte  cessa  faute  de  munitions. 

Je  dois  dire  qu'en  somme  ces  dames  furent 
plutôt  convenables  tout  le  long  du  trajet. 

Je  ne  leur  ai  connu  qu'une  passion,  mais  une 
passion  irrésistible,  folle,  passion  qu'aucune  d'elles 
n'eut  la  puissance  de  dissimuler.  L'objet  de  ce 
penchant  irrésistible  était  le  manager,  un  Anglais 
très  barbu.  Je  vous  ai  parlé  plus  haut  de  l'admi- 
ration des  négresses  pour  les  barbes.  Le  Ma- 
nager en  possédait  une  rousse,  splendide,  qui  lui 
tombait  jusqu'au  nombril. 

S'étant  parfaitement  rendu  compte  de  son  pou- 
voir hypnotisant,  il  s'établissait  sur  le  deuxième 
pont  et  là,  près  de  la  balustrade,  comme  à  une 
tribune,  il  donnait  gratuitement  des  représenta- 
tions aux  femmes,  qui  l'examinaient  en  proie  à 


292  LES  FEMMES  AU  CONGO 

une  véritable  extase  :  il  passait  la  main  sur  cette 
barbe,  l'étalait  en  éventail,  la  ramenait  en  pointe, 
la  séparait  de  mille  façons,  la  contournait  autour 
de  ses  mains,  de  ses  poignets,  de  son  nez,  de  ses 
oreilles...,  bref,  c'était  de  l'enthousiasme,  du  dé- 
lire parmi  les  spectatrices;  une  grande  gaillarde, 
entre  autres,  plus  hardie  que  ses  compagnes, 
lui  faisait  les  gestes  les  plus  passionnés  avec  les 
bras,  tantôt  étendus  vers  lui,  tantôt  ramenés 
voluptueusement  en  croix  sur  la  poitrine,  imitant 
les  mouvements  d'un  enfant  chéri,  qu'on  presse 
sur  son  sein  et  qu'on  berce  en  le  couvrant  de 
baisers 

L'heureux  Manager  m'a  affirmé  qu'il  en  était 
ainsi  dans  tous  les  pays  qu'il  avait  visités,  en 
Afrique  :  on  se  l'arrachait  littéralement. 


CHAPITRE  XV 


Femmes  arabes.  —  Prestige  du  costume.  —  Les  ména- 
gères noires.  —  Le  mélange  prévu  des  races. 


J'allais  commettre  un  oubli  impardonnable  : 
deux  femmes  de  couleur  foncée,  à  moitié  Arabes, 
très  belles  du  reste  et  vêtues  à  l'orientale,  vi- 
vaient à  bord,  en  compagnie  de  leur  seigneur  et 
maître,  un  Arabe  noir,  fait  prisonnier  et  emmené 
en  otage  par  les  Belges.  Grand,  beau  et  majes- 
tueux d'allures,  ce  musulman  avait  été  pris  aux 
environs  du  lac  Nyanza  et  avait,  paraît-il,  sur  la 
conscience  plus  d'un  méfait  qui  lui  eût  valu  la 
peine  capitale,  si  ses  vainqueurs  n'avaient  trouvé 
bon  de  l'emmener  à  Bruxelles,  pour  l'exhiber  à 
l'Exposition.  Je  pense  qu'au  fond  il  aimait  mieux 
cela,  à  en  juger  par  son  allure  satisfaite;  je  me 
rappelle,  au  débarquement,  l'avoir  vu  passer  su- 

25. 


294  LES  FEMMES  AU  CONGO 

perbc  et  triomphant  dans  les  rues  d'Anvers,  suivi 
de  ses  deux  compagnes  qui,  pour  la  circonstance, 
avaient  revêtu  des  vestes  en  velours  bleu,  souta- 
chées  d'or,  avec  de  longs  pantalons  flottants  à  la 
mauresque.  Le  trio  avait  un  véritable  succès. 

Les  jeunes  gens  du  bord  avaient  beaucoup 
tourné  autour  des  deux  odalisques,  mais  leur 
Oihello  ne  les  lâchait  pas  d'une  semelle,  et  je 
crois  que  la  conquête  n'eût  pas  été  sans  danger 
pour  les  amateurs.  Je  suis  donc  à  peu  près  sûr 
qu'on  dut  se  contenter  de  la  vue. 

Au  moment  où  nous  approchions  des  îles  Ca- 
naries, il  m'a  été  donné  d'assister  à  une  transfor- 
mation subite  des  femmes  Bangalas,  de  sauvages 
en  femmes  civilisées.  J'ai  pu  d'emblée  me  rendre 
compte  du  prestige  extraordinaire  du  costume 
et  de  la  vérité  du  proverbe  qui  dit  que  «  si  l'habit 
ne  fait  pas  le  moine,  il  le  pare  considérablement  ». 

En  effet,  en  moins  d'une  heure,  toutes  ces 
dames,  auxquelles  on  avait  fait  une  distribution 
de  peignoirs,  de  chaussures,  de  mouchoirs,  pro- 
venant d'un  fond  de  magasin  quelconque,  appa- 
rurent raides  et  guindées,  n'osant  ni  marcher,  ni 
s'asseoir,  pour  ne  pas  friper  leurs  belles  toilettes 
neuves. 


FEMMES  ARABES  DANS  LES  HUES  D  ANVERS. 


LES  FEMMES  AU  CONGO  297 

Durant  un  instant,  elles  tinrent  les  messieurs 
de  couleur  à  une  distance,  que  ceux-ci,  émer- 
veillés, ne  songeaient  plus  à  franchir.  Eux-mêmes, 
lorsqu'on  leur  distribua  peu  après  vestes,  chaus- 
sures, culottes,  etc.,  se  transformèrent  en  gom- 
meux  et  prirent  leur  revanche  dans  des  poses 
ultra-distinguées.  C'était  tout  à  fait  réjouissant. 
Hélas!  ces  respects  de  leurs  personnes  et  de 
leurs  tenues  ne  devaient  pas  durer  longtemps. 

Deux  jours  s'étaient  à  peine  écoulés  que  les 
mêmes  costumes,  salis,  froissés  et  accrochés  de 
toutes  manières,  avaient  pris  l'aspect  des  loques 
traînées  plusieurs  semaines,  dans  les  bas  quartiers 
de  Londres,  par  les  ivrognesses  de  cette  capitale. 
Les  pauvres  sauvagesses,  gênées  au  bout  d'un 
instant,  avaient  entr'ouvert,  débraillé,  retroussé 
leurs  costumes  d'une  façon  pitoyable. 

«  Chassez  le  naturel,  il  revient  au  galop.  »  La 
transition  avait  été  par  trop  brusque  :  j'en  con- 
clus que,  si  la  forme  extérieure  peut  modifier  mo- 
mentanément les  apparences,  le  fond  reste  tou- 
jours le  même.  Longtemps  encore,  on  pourra,  en 
grattant  un  nègre  de  l'Afrique  centrale,  retrouver 
un  cannibale. 

J'ai  eu  le  loisir  d'examiner  pendant  de  longues 


298  LES  FEMMES  AU  CONGO 

heures  la  popote  des  Bangalas;  c'est  intéressant, 
quoique  les  ménagères  noires  ne  soient  pas  en- 
core près  de  rivaliser  avec  les  nôtres  :  une  chose 
m'a  choqué  horriblement  chez  ces  cuisinières, 
c'est  de  les  voir  employer  indifféremment  et  à 
tour  de  rôle  la  même  eau,  soit  aux  ablutions,  soit 
aux  potages.  Mon  Dieu!  ça  n'est  peut-être  pas 
plus  mauvais;  on  dit  que  le  feu  purifie  tout,  et 
très  certainement  les  marmitons  de  nos  restau- 
rants doivent  en  savoir  quelque  chose. 

Je  pense,  pour  en  revenir  à  la  toilette  des 
nègres,  qu'on  a  la  manie  d'exhiber  dans  nos 
expositions  internationales,  costumés  et  parés 
pour  la  circonstance,  je  pense,  dis-je,  que  l'on 
manque  complètement  le  but  visé,  qui  est  d'in- 
struire les  gens  conviés  à  ce  spectacle. 

A  quoi  rime  cette  façon  d'attifer  et  coleter  des 
négresses  qui  ont  l'habitude  d'allernues  ou  à  peu 
près,  chez  elles;  est-ce,  par  hasard,  pour  sauve- 
garder la  décence  ou  les  mœurs?  Mais  ne  voyons- 
nous  pas  les  mêmes  objets  exhibés,  dans  les  sa- 
lons les  plus  sélects,  par  nos  dames,  qui  le  font 
avec  une  provocation  et  les  effets  les  mieux 
calculés  pour  surexciter  l'imagination? 

Il  y  a  longtemps  qu'on  l'a  dit  :  le  nu  n'est  pas 


LES  FEMMES  AU  CONGO  299 

indécent;,  c'est  le  déshabillé  ou  le  débraillé  qui 
l'est. 


Du  Sénégal  aux  îles  Canaries,  on  passe  sans 
transition  de  la  race  de  couleur  à  la  race  cauca- 
sique  :  à  Dahar,  la  population  est  noire;  à  Las 
Palmas  elle  est  blanche;  et  les  Sénégalaises,  aux 
caracos  bariolés  et  aux  madras  de  toutes  couleurs, 
sont  remplacées  par  les  jolies  Espagnoles,  aux 
mantilles.  Ça  n'est  pas  fait  pour  déplaire  aux 
yeux  déshabitués  de  voir  des  femmes  de  la  race 
blanche,  qui  décidément  est  la  plus  belle  et,  je 
crois  aussi,  la  plus  intelligente,  au  moins  pour 
longtemps.  Disons  même,  en  terminant,  que  les 
beautés  en  Afrique  sont  plutôt  exceptionnelles, 
au  moins  au  point  de  vue  visage  :  les  grosses 
lèvres  déparent  presque  toujours  les  plus  jolies 
noires. 

Nous  avions,  à. bord  de  \  Albertville^  beaucoup 
de  jeunes  sous-officiers  qui  revenaient  en  Bel- 
gique^  après  un  séjour  de  deux  ou  trois  ans  au 
Congo,  rapportant  tous  des  santés  plus  ou  moins 
compromises  et  des  habitudes  et  manières  de 
vivre  qui  doivent  certainement  les  ramener  dans 


300  LES  FEMMES  AU  CONGO 

la  colonie,  où  ils  sont  destinés  à  mourir  plutôt 
ieunes. 

L'un  d'eux  avait  avec  lui,  entre  autres  bibelots 
et  souvenirs  intéressants  du  pays,  une  petite 
mulâtresse  qui  était  tout  son  portrait.  Il  était 
marié  à  Bruxelles  et  comptait  présenter  la  petite 
fille  à  sa  femme,  qu'il  disait  très  bon  enfant. 

J'avais  vu  au  Congo  pas  mal  d'échantillons  de 
ce  genre;  mais,  généralement,  les  propriétaires  se 
gardaient  bien  de  les  emmener.  M.  X...  avait  au 
moins  le  courage  de  son  opinion. 

Je  me  suis  toutefois  permis  de  lui  demander 
quelle  tête  il  ferait,  si  à  son  arrivée  au  domicile 
conjugal,  sa  femme  lui  présentait  le  pendant  de 
la  petite  métisse. 

C'est  le  cas  de  s'écrier  : 

L'Amour  est  enfant  de  bohème 
Et  n'a  jamais,  jamais  connu  de  loi; 
Si  tu  ne  m'aimes  pas...,  etc. 


JEUNE   LAITIERE,   A   LAS   PALMAS. 


ÉPILOGUE 


Dans  ce  volume,  où  j'ai  présenté  mes  descrip- 
tions parfois  un  peu  nues,  ai-je  dépassé  la  mesure 
permise?  Je  ne  le  pense  pas.  Je  ne  me  suis  nulle- 
ment inquiété  de  l'opinion  des  prudes.  Avec 
ceux-ci,  esprits  malsains,  tartufes  et  pornogra- 
phes  par  tempérament,  on  ne  saurait  tenter 
aucune  étude  sérieuse,  sur  nature,  sans  éveiller 
l'animal  qui,  selon  Sainte-Beuve,  sommeille  sans 
cesse  dans  le  cœur  de  l'homme.  Nous  sommes 
Gaulois  et  petits-fils  de  Rabelais,  c'est-à-dire  que 
nous  envisageons  volontiers  le  côté  à  la  fois 
philosophique  et  comique  des  choses.  Nous  ne 
sommes  ni  pédants,  ni  solennels. 


304  LES  FEMMES  AU  CONGO 

Méfiez-vous   des   gens   graves    et  pâles  :    ces 
sortes  d'esthètes   ont  presque  toujours  de  mau 
vaises  habitudes  ou  des   goûts  inavouables.   Ça 
n'est  pas  pour  ceux-là  que  j'écris. 

Ch.  Castellani,  peintre 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Fagcs 
AVANT-PROPOS   .    . 1 

CHAPITRE  PREMIER 

Le  mot  de  Samba.  —  Les  mulâtresses.  —  Les  mé- 
faits de  nos  Sénégalais  et  le  palabre.  —  La  légende 
du  gorille.  —  Le  chef  aveugle 1 

CHAPITRE  II 

Religieuses  et  Sénégalais.  —  A  propos  des  conver- 
sations grivoises.  —  La  volupté  est  traîtresse  en 
Afrique.  —  Dahoméennes,  femmes  acras,  Pa- 
houines 19 

CHAPITRE  III 

Libreville,  les  Gabonaises,  mariages.  —  Une  naine 
akka,  une  albinos.  —  Les  jeunes  filles  de  la  Mis- 
sion. —  Dames  blanches.  —  Une  légende  au 
Soudan 35 

•CHAPITRE  IV 

Loango.  —  Les  nymphes  de  la  Source  des  dia- 
mants. —  La  fête  des  Calebasses 59 


306  TABLE  DES  MATIÈRES 

CHAPITRE  V 

Femmes  bacougnies,  bacongos,  batékés.—  Mme  Tali 
et  sa  famille.  —  Générosité  des  chefs.  —  Zélin- 
goma,  les  Bacotas,  je  deviens  juge  de  paix.  —  Les 
jugements , ........      7 

CHAPITRE  VI 

Les  femmes  chefs.  —  Dalila.  —  «  On  arrive  pas  à 
Brazzaville  sans  s'faire  de  bile...  »  —  La  galanterie, 
les  unions.  —  Mme  Louettières,  scène  de  jalousie. 
—  Sensible  mais  oublieuse 103 

CHAPITRE  VII 

L'odyssée  d'une  princesse.  —  Je  manque  fonder  un 
empire.  —  Les  femmes  rouges 123 

CHAPITRE  VIII 

Réflexions.  —  A  bord  de  la  Ville-de-Bruges.  —  Les 
femmes  bangalas.  —  Une  mère  courageuse.  — 
Nous  retrouvons  la  belle  Mme  Louettières.— Une 
sirène  homicide.  —  Femelles  bondjos 135 

CHAPITRE  IX 

Banghi.  —  Sacrifices  humains.  —  Wadda,  les 
N'Sakkaras.  —  Population.  —  Cannibalisme.  — 
Guerre  —  Justice 159 

CHAPITRE  X 

Un  jugement  de  Bangassou.  —  Croyances  et  légen- 
des. —  Coutumes  et  mœurs.  —  Naissances  et 
mariages 189 


TABLE  DES  MATIERES  307 

CHAPITRE  XI 

Pages 
Médecine.  —    De  la  mort  et  du  culte  des  morts.  — 
Exorcismes.  —  Jeux,   danses,  musique 215 

CHAPITRE  XII 

Mort  tragique  de  Comte.  —  Le  docteur  Sambuc  et 
le  lieutenant  Morissens.  —  Adèle,  t'es  belle,  etc. 
—  Distractions  innocentes 237 

CHAPITRE  XIII 

Les  femmes  dTmécée. —  Scène  d'anthropophagie.— 
Une  lutte  de  femmes.  —  Les  pleureuses.  —  Un 
négociant  modèle.  —  Mmo  Louettières. —  La  car- 
gaison de  Monseigneur 255 

CHAPITRE  XIV 

L'amour  en  Afrique.  —  Je  revois  des  blanches.  — 
L'élément  féminin  à  bord  de  Y  Albertville.  —  Une 
émeute.  —  Triomphe  de  la  barbe 281 

CHAPITRE  XV 

Femmes  arabes.  —  Prestige  du  costume.  —  Les 
ménagères  noires.  —  Le  mélange  prévu  des 
races. 203 

Épilogue, 305 


î  225.  —  Paris.  Imp.  Lahure,  9,  rue  de  FleuiMis, 


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